Scènes

entretien

Huit ans après le mémorable "The Woman Who Walked into Doors", le compositeur Kris Defoort et le metteur en scène et librettiste Guy Cassiers remettent le couvert en s’inspirant d’un texte diamétralement opposé à celui qui fit leur succès en 2001 : autant "The Woman" était concret, violent, inscrit sur fond de détresse sociale, autant "The House of The Sleeping Beauties", inspiré du roman de Kawabata (1961) est intérieur, raffiné, hors du temps. "The Woman" était une affaire de femme, "The House" est pensé, écrit, fantasmé au masculin, mais d’un côté comme de l’autre, la femme est centrale, l’angoisse rôde et tout se passe dans la tête

Un travail de bénédictin

Nous avons rencontré Kris Defoort chez lui, à Bruxelles; l’entretien eut lieu dans le petit jardin, inondé de soleil, reliant la maison à l’atelier du compositeur - un espace triangulaire dont le piano central semble cerné par des piles de partitions prêtes à s’écrouler. Devant l’épais manuscrit de son nouvel opéra, à l’écriture si fine, si dense, si minutieuse, Kris sourit : "C’est un travail de bénédictin". On s’assied dehors. Les échanges roulent tout d’abord sur la genèse du nouvel opéra : "Comme dans "The Woman", on est dans un langage neuf mais toujours dans le registre des émotions, même si l’auteur est japonais et même si ces émotions sont distanciées. Dès que j’ai lu le texte de Kawabata, la musique a surgi en moi, une musique intense, expressive, lyrique". Le roman de Kawabata relate les visites du vieil Eguchi dans un étrange bordel où des vieillards peuvent se blottir contre les corps de très jeunes filles droguées par des somnifères. "Toutes les femmes de sa vie défilent, ses filles, ses maîtresses, sa femme et finalement, bien sûr, sa mère, sa mère mourante mais aussi jeune, les seins de sa mère, leur refuge, leur douceur. Le sujet peut choquer mais ces "filles endormies" sont une affaire très masculine, il s’agit d’un homme, en déclin sexuel, se sentant aller vers la mort."

Vers la lumière

Ce cheminement conduit-il à une certaine sagesse ou au contraire à l’opacité du néant ? Quelle tonalité les auteurs ont-ils donné à ce parcours ? "Depuis trois ans, Guy et moi écrivons le livret ensemble, avec cette question centrale : comment aspirer et communiquer un voyage intérieur si personnel et si particulier ? La musique offre l’avantage de l’universalité - du moins plus que les mots - et avec la forte présence des émotions et de la nature, ce livre était très inspirant pour un musicien Il est sûr que le vieil homme va vers la mort mais je ne voulais pas tirer ça vers le bas, j’ai donc écrit assez rapidement la section finale, un épilogue instrumental en do majeur, radieux. Donc, pour répondre à votre question, ça finit dans la lumière." Sans insister, Kris Defoort fait comprendre qu’il a été interpellé par certains témoignages de "mort rapprochée", dont celle de son père. "Au début, Guy hésitait, c’est un homme de théâtre qui pratique la distance et l’analyse intellectuelle, mais la musique apporte autre chose. J’ai d’ailleurs senti que sa perception de l’œuvre a changé au fur et à mesure que la musique s’est fait entendre. Même chez moi ! J’écris d’une façon très organique, pas du tout réfléchie, et il m’est arrivé d’être surpris de ce que je découvrais On n’est pas là pour parler psychanalyse mais je peux dire que, pour moi aussi, ça a été un voyage intérieur."

Univers en confrontation

Comment le voyage intérieur d’un homme débouche-t-il sur deux rôles parlés, deux chantés plus un chœur de quatre femmes et un personnage dansé ?

"Je voulais écrire pour des voix de femmes et les rôles (chantés) se sont tout de suite imposés : le vieil homme (Omar Ebrahim) chante ce qu’il ressent au moment même, la soprano (Barbara Hannigan) est "la" femme, omniprésente, elle est dans la tête du vieil homme, elle parle de lui, et parfois avec lui, elle peut aussi switcher vers le passé; le chœur chante ses observations sur les belles endormies mais ne les représente pas. Guy pensait que ce serait froid mais ça s’est révélé sensuel et poétique, d’autant que la musique n’est jamais univoque. L’ouverture est très énergétique mais elle ne transporte pas que de la joie."

Quant aux acteurs - le vieil homme (Dirk Roofthooft) et la tenancière de la maison close (Katelijne Verbeke) - ils définissent un monde réel, factuel, sans musique (sauf peut-être des improvisations de Kris au piano). La danseuse (Kaori Ito) évolue en apesanteur, au-dessus du plateau. "Mais dès que le vieil homme entre dans la chambre, c’est à nouveau la musique qui donne le ton. Dans "The Woman", je mettais en confrontation du jazz ( avec l’ensemble Dreamtime) et de la musique "contemporaine" (avec la Beethoven Academie, placée sous la direction de Patrick Davin que l’on retrouve ici). Ici, je me suis laissé guider par mon inspiration et s’il y a du jazz, il est intégré dans le processus d’écriture. Idem pour l’épilogue. Ils sont tous là, John Coltrane, Miles Davis, Mingus, Coleman, et, pour le chant, le blues et sa mélancolie ne sont jamais loin. C’est une musique bien plus écrite que dans "The Woman", c’est plus un opéra ".

Une coproduction Monnaie-Kunstenfestival des Arts. A la Monnaie du 8 au 16 mai, et ensuite à Luxembourg, Rotterdam, Anvers, Gand, Bruges, Mulhouse etc.

Infos : 070 23 39 39 ou www.lamonnaie.be