"Il Trovatore" clairement détourné

Martine D. Mergeay Publié le - Mis à jour le

Scènes

Sous la dictée de la musique, inscrire chaque opéra dans un seul geste théâtral : c’est la manière du jeune metteur en scène russe Dmitri Tcherniakov. Nous avions découvert son travail à Aix-en-Provence en 2010, avec un "Don Giovanni" en famille et à huis clos ; avec "Il Trovatore" de Verdi, Tcherniakov pousse plus loin l’audace : transposant l’opéra dans une maison cossue plus ou moins abandonnée du XXe siècle, il y rassemble les cinq principaux protagonistes en une sorte de groupe thérapeutique pour leur fait revivre leur propre histoire (la première partie de l’opéra est faite de souvenirs) jusqu’à ce que le présent prenne le relais du passé et entraîne l’action jusqu’à son dénouement (dévoyé, lui aussi).

Préparés par Martino Faggiani, les chœurs chantent dans la fosse avec mission de dépeindre les climats de l’opéra (l’amour, l’extase mystique, la violence des combats) ; et les rôles secondaires sont répartis entre les chanteurs du plateau. Surprise : traité de cette manière (et moyennant quelques infos projetées en surtitres), l’obscur opéra de Verdi prend tout son sens. Il renoue avec la place centrale que Verdi lui-même voulait donner à la gitane Azucena tout en laissant ouvertes les interrogations sur sa maternité, il souligne l’effrayante violence du comte de Luna, et avant lui, de son père, il dénonce combien Leonora, simple objet de rivalité entre deux hommes, n’a d’autre expression de sa liberté que le suicide. Tcherniakov signe aussi le décor, hyperréaliste et théâtral, et (en collaboration avec Elena Zaytseva) les costumes - Luna en trois pièces chic bientôt débraillé, Leonora camouflée derrière sa perruque, ses lunettes solaires et ses hautes bottes avant de (devoir) se lâcher, Azucena en femme du monde pouvant se transformer en gitane de bazar, Manrico en chanteur rock (c’est un trouvère) et Ferrando en animateur-huissier-majordome passant son temps à essuyer ses lunettes (excellente composition de Giovanni Furlanetto). Bascule du spectacle et seul véritable coup de théâtre d’un drame annoncé : le moment où Luna, rendu fou de jalousie, décharge sa colère sur Ferrando et le tue. Fini l’aimable groupe psy, l’action reprend au présent. Noir.

À la direction musicale, le bouillant Marc Minkowski fait entendre un orchestre vif, transparent, contrasté, avec des moments fulgurants, mais cette plasticité est parfois payée d’instabilité et de décalages avec le plateau. Ça peut encore s’arranger.

Quant aux chanteurs, la palme revient à la Française Sylvie Brunet-Grupposo, Azucena alternative et idéale dans ce contexte par la beauté et la noblesse de sa voix, par sa présence scénique et l’intelligence de son jeu. Qualités comparables chez le Texan Scott Hendricks (Luna), souverain dans sa façon de glisser de la colère contrôlée à la violence aveugle. Sans démériter, la soprano russe Marina Poplavskaya (Leonora), manque de lumière vocale et de charisme ; et, par l’ampleur de son vibrato et ses écarts de justesse, l’Ukrainien Misha Dodyk (Manrico) posa plus d’une fois problème.

Bruxelles, la Monnaie, jusqu’au 6 juillet. Infos & rés. : 070.233.939, www.lamonnaie.be

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