"Il y a chez Hugo Claus tout ce que je cherche au théâtre"

Rencontre : Marie Baudet Publié le - Mis à jour le

Scènes Christophe Sermet, entré en mise en scène par l’œuvre de Claus, monte "Dernier lit". Une création du Rideau de Bruxelles au KVS. Avant-propos.

C’est inhabituellement un lundi, le 19 mars, qu’aura lieu la première de "Dernier lit". Dix ans précisément après le jour choisi par Hugo Claus pour mourir. Or le parcours de Christophe Sermet, Suisse arrivé à Bruxelles en 1993, est étroitement lié à l’œuvre de l’artiste flamand. Premier contact : au Conservatoire, un exercice dirigé par Frédéric Dussenne, une scène de "Mort de chien". "Claus c’est un peu un soleil où on peut arriver par plein de rayons différents. Moi, c’est le théâtre." A l’époque, Christophe Sermet lit des auteurs comme Faulkner. Il découvre chez Claus un souffle similaire - "mais de chez nous". "Il ne ménage rien ni personne, c’est à la fois cru et sensible."

Quand, des années plus tard, l’acteur envisage la mise en scène, c’est vers l’œuvre de Claus qu’il se tourne. "Vendredi, jour de liberté" est "concret, métaphysique, dérangeant, sensuel : tout ce que je cherche au théâtre". Le spectacle sera créé au Public en 2005. La veille de commencer les répétitions, il a l’occasion de rencontrer l’auteur, lors d’une lecture de poésie. Un conseil ? "Non, j’aurais peur d’être trop sérieux !" répond Claus. "C’était sec et bienveillant à la fois, raconte Christophe Sermet. Et un conseil en soi, une des clefs de son œuvre qui, toujours, parle de vie et de mort, d’Eros et Thanatos, de destins tragiques mais avec une posture de départ où rien n’est grave, une sorte de sarcasme de base qui permet de tout remettre en question."

Elégance et paradoxes

Avec sa Compagnie du Vendredi (et ce nom ne doit rien au hasard), le metteur en scène monte en 2015 "Gilles et la nuit", d’une noirceur intense. Un texte "jouant, mortifère, grossier, très fin", qu’il fait aussi travailler à ses étudiants du Conservatoire.

Claire Bodson et Laura Sepul, les interprètes de "Dernier lit".
© Lien De Trogh

Christophe Sermet n’a pas fini de revenir à l’auteur du "Chagrin des Belges", dont il porte à la scène "Dernier lit", nouvelle "extrêmement romanesque, poétique et très concrète", qui fait partie de ses derniers écrits en prose. "Le pari, c’est de faire du récit, du théâtre, pas pour rendre hommage au grand homme, mais parce que c’est un matériau qui ne cesse de m’inspirer." Une liaison entre deux femmes. Un rapport conflictuel à la mère. Une fascination pour la mort. "C’est dangereux, passionnant, drôle, féroce, tragique. Ça concentre toutes les obsessions de Claus : la passion, dans tous les sens du terme, dont la quête désespérée du spirituel à laquelle le religieux ne peut répondre, mais aussi le désir, la joie et la tristesse de la chair. Et tout ce que dicte, prescrit, exige la société, tout ce qui n’est pas acceptable, le scandale, la dignité et l’indignité. Tout cela condensé en une nouvelle."

De ce terrien "les pieds dans la gadoue", le metteur en scène souligne l’indéfectible élégance de l’esprit, "qui n’a rien d’une posture", et où résonne la perpétuelle tension entre le spirituel et le charnel. 

Au Conservatoire, raconte Christophe Sermet, "on a notamment travaillé sur l'interview d'Hugo Claus par Bernard Pivot, dans les années 80. Bien sûr c'est un résumé à la parisienne. Mais ce qui ressort, c'est cette élégance - alors qu'il n'épargne rien - et sa recherche obstinée de la beauté, où qu'elle se trouve." 

© Gilles-Ivan Frankignoul

Parallèles et divergences

Bruxellois d'adoption depuis 25 ans, Christophe Sermet est né à Berne, en Suisse, pays également scindé par la langue. Qu'Hugo Claus ait été pour lui une porte d'entrée majeure vers la belgitude est à ce titre singulier. "Je suis francophone mais je parle aussi le suisse allemand, un dialecte presque plus proche du flamand que de l'allemand. J'ai en effet un rapport proche avec la germanité", explique-t-il. 

En Belgique, il y a pour lui "quelque chose dans l'écriture qui n'est pas du tout français ni même francophone - à de rares exceptions près - ni anglo-saxon. Je retrouve ce rapport très direct à la langue aussi chez Tom Lanoye" (auteur de "La Langue de ma mère" notamment, mais aussi de "Mamma Medea" que Christophe Sermet avait mis en scène en 2011).

Exotisme de poche

La Flandre a ceci de particulier, observe Christophe Sermet, qu'elle est "comme un pays étranger à domicile. Il y a un effet de proche/lointain. C'est chez nous, mais c'est presque exotique: un exotisme de poche - que je retrouve dans l'univers d'Hugo Claus. C'est l'auteur d'un pays fantasmé, qui n'intéresse pas grand monde en francophonie, mais qui est là, à portée de main"

© Lien De Trogh

  • "Dernier lit", adapté de la nouvelle d'Hugo Claus (traduction Alain Van Crugten), mis en scène par Christophe Sermet, avec Claire Bodson et Laura Sepul.
    Bruxelles, Rideau @KVS Box, du 19 au 30 mars, à 20h30 (mardi 27 à 18h). Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be
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