Scènes

Création samedi, du magnifique spectacle d’Anne Teresa De Keersmaeker sur les suites pour violoncelle de Bach.

Un grand moment de grâce et de beauté. La nouvelle création d’Anne Teresa De Keersmaeker sur les six suites pour violoncelle de Bach a été ovationnée samedi soir par le public de la Ruhrtriennale, pris par l’émotion.

La première se donnait dans l’ancienne grande salle des machines du charbonnage de Gladbeck, près d’Essen. Comme seul décor autour de la scène : la suite des machines, reliques du passé et à droite, un mur avec des écrans de contrôle. Sur le côté gauche, une rangée de larges fenêtres et portes ouvertes sur la lumière du jour.

Commencé à 19h30, au soleil couchant, le spectacle s’avance, peu à peu, vers la pénombre. Tournant parfois le dos au public, se déplaçant d’une suite à l’autre, le grand violoncelliste français Jean-Guihen Queyras joue durant deux heures les six suites de Bach. Il cite volontiers l’aphorisme de Cioran: « Si quelqu’un doit bien tout à Bach, c’est Dieu ». Cette musique magique, à la fois si construite, si simple et si pleine d’émotion, « triomphe de l’esprit sur la matière », ne pouvait qu’inspirer la chorégraphe qui admire tout particulièrement Bach (elle l’a déjà travaillé dans Toccata, Zeitung et Partita 2).

Les six suites composées par Bach entre 1720 et 1725 forment un tout, une montée progressive vers plus de complexité et de spiritualité. ATDK y voit « le témoignage d’une expérience existentielle fondamentale, une sorte de récit de la condition humaine que chacun peut s’approprier. »

Sur la tombe de Pina Bausch

Elle a donné comme titre « Mitten wir im Leben sind » (Mit den Tod umfangen), tiré de la phrase « Au coeur de la vie, nous sommes entourés par la mort », phrase de Luther gravée maintenant sur la tombe de Pina Bausch.

Anne Teresa De Keersmaeker y danse elle-même, accompagnée de quatre formidables danseurs (Michaël Pomero, Julien Monty, Marie Goudot et Bostjan Antoncic). Comme à son habitude, elle a étudié les fondements de ces 6 suites pour en tirer sa chorégraphie.

Chacune est composée d’un prélude et des danses baroques (allemande, courante, sarabande, gigue) et une « galanterie » (menuet, bourrée ou gavotte). Chaque suite est dansée par un seul danseur, chaque fois différent, et la danse fait écho à la personnalité de celui-ci. Elle se déploie en spirales, cercles, pentagrammes, croissant d’une suite à l’autre. Mouvements rapides, larges ou resserrés, sauts, courses le long des cercles, grandes diagonales, alternent avec des moments de recueillements où le corps est immobile tandis que la musique règne seule. La chorégraphe recrée l’amplitude des préludes, le hiératisme de la sarabande, les petits pas du menuet, la joie des gigues, etc.

Le vide de la cinquième

Dans l’allemande de chaque suite, ATDK vient brièvement, avec une grâce infinie, accompagner le danseur, comme Bach qui réussit à faire d’une instrument à une seule voix, une musique aussi polyphonique. Pour chaque danseur, ATDK répète et adapte la même phrase chorégraphique.

La 2e suite est celle de la tristesse, la 4e celle de l’affabilité.

La 5e, la plus innovante, est un sommet de la musique, placée au « nombre d’or » du cycle, fait remarquer ATDK.

© Mitten Anne Van Aerschot

A ce moment, l’obscurité est quasi complète. Jean-Guilhen Queyras est seul en scène, éclairé par un projecteur hors de la salle comme un soleil artificiel. Sur le mur droit, on voit son ombre. Cette suite marque l’absence, la mort (Anna Barbara, femme de Bach, était morte peu avant). Lors de cette allemande, ATDK est seule en scène projetant son ombre dansante sur le mur droit.

Vient alors la 6e, explosion de vitalité et de joie où les cinq danseurs sont réunis et reprennent ensemble tous les mouvements précédents, cette fois en pleine lumière.

Même si ça ne se jouera plus dans la magie de la salle des machines de Gladbeck, il ne faut pas rater ce spectacle formidable lors de sa venue à Bruxelles et Liège, dans le cadre d’une tournée de plus de 40 représentations déjà. Un exploit pour Jean-Guilhen Queyras de jouer 40 fois l’intégralité des suites.

Deux heures de beauté et d’émotion où, comme rarement, le corps, l'âme et la musique s’unissent.

© Mitten Anne Van Aerschot

« Mitten wir im leben sind », à la Monnaie à Bruxelles, du 23 au 27 septembre et au Théâtre de Liège les 8 et 9 février. Et aussi, à Bruges, Anvers, Gand, Louvain, Hasselt et en Europe.