Intifada lyrique

Nicolas Blanmont Publié le - Mis à jour le

Scènes

L’image d’ouverture est de celles qui marquent les mémoires : sept couples en tenue de soirée dansent lentement pendant que, sous le sol, hommes et femmes en djellaba et keffieh chantent, le poing levé et serré sur une pierre, l’oppression dont ils sont victimes.

Dans l’opéra de Saint-Saëns créé en 1877 à Weimar, Samson libère le peuple juif des Philistins avant de tomber, privé de ses cheveux et de sa force par la vénéneuse prêtresse/traîtresse Dalila, puis d’ensevelir ses ennemis en arrachant les colonnes du temple. Le nouveau directeur de l’Opéra flamand, Aviel Cahn, revendiquant une identité juive critique, n’a pas cherché midi à quatorze heures en concevant, avec les metteurs en scène Omri Nitzan (israélien) et Amir Nizar Zuabi (palestinien), une lecture contemporaine de l’œuvre qui s’impose comme une évidence.

Le librettiste de Saint-Saëns a placé l’action à Gaza ? Il suffisait de renverser les rôles. En robe longue ou en battle-dress, les Philistins sont les Israéliens. Pauvres et usés, les Juifs sont les Palestiniens, brutalisés, méprisés, dont les jets de pierre rencontrent immédiatement les tirs des fusils-mitrailleurs. Un enfant, tombé mort, reviendra hanter la soirée, et on danse la célèbre bacchanale avec les armes à la main. Et c’est sur l’image de Samson, revêtu d’un gilet bardé de bombe et détonateur à la main, que tombe le rideau final.

Question de nerfs

La métaphore vaut mieux qu’un long discours et justifie à elle seule le spectacle. On se serait même bien passé de la pantomime en jeux de miroirs qui précède le troisième acte, du défilé de lingerie et de canons ou de la représentation de la relation sexuelle scellant la complicité entre le Grand-Prêtre de Dagon (kippa sur la tête) et Dalila. Détails, finalement, qui n’énervent en rien la pertinence de la démarche.

Après un début difficile, Torsten Kerl réussit plutôt bien sa prise du rôle de Samson. Dalila expérimentée, Mariana Tarasova fascine par la richesse de son timbre, mais un souffle inégal obère parfois l’émission, et les aigus sont trop souvent tendus. Bon grand-prêtre que Nikola Mijailovic, et excellente prestation des chœurs de l’Opéra flamand. L’orchestre se montre moins convaincant, surtout quand il est à découvert comme dans l’introduction de "Mon cœur s’ouvre à ta voix", et même si jeune chef, Tomas Netopil excelle à restituer toute la tension dramatique et toute la couleur de l’œuvre. Et que les intégristes flamingants soient rassurés : l’œuvre est donnée en version originale, mais ce français mal prononcé est bien difficile à comprendre.

Nicolas Blanmont