Scènes Christiane Jatahy sonde tous les exils dans une aventure vertigineuse, inspirée d'Homère, au National.

Mercredi soir. Première à Bruxelles d’Ithaque, nouveau spectacle de Christiane Jatahy (dont le formidable What if they went to Moscow ? était présenté chez nous à l’automne 2017) créé à l’Odéon à Paris et coproduit par le National. Les spectateurs sont dirigés d’un côté ou de l’autre de la grande salle, réaménagée pour que deux gradins ceignent le plateau.

De nouveau, la metteuse en scène brésilienne dédouble le point de vue sur un propos dense, dont elle embrasse la complexité avec voracité et la complicité de six acteurs magnifiques : Karim Bel Kacem, Julia Bernat, Cédric Eeckhout, Stella Rabello, Matthieu Sampeur, Isabel Teixeira. 


Guerre et fête

D’un côté, Ithaque et la guerre, un pays "détruit par l’avidité des gens". De l’autre, le chemin vers Ithaque et la fête, interminable, grisante et harassante. Entre les deux, une sorte de sas mystérieux, lieu de passage, de mémoire, d’oubli. Le va-et-vient des acteurs à travers le double-rideau de fils, à la fois écran (pour les surtitres et les projections) et instrument d’une dramaturgie de la porosité.

Trois femmes en robe longue, trois hommes en vêtements de ville. Des sièges, chaises, sofas, des lampes, une desserte, une grande table jonchée de plateaux. Des pichets d’eau en quantité. L’indispensable condition de la vie, l’implacable tombeau de certains, l’eau qui purifie ou qui ravage, l’eau qui porte et qui noie, qui irrigue et qui s’insinue, jusqu’au débordement.

Diptyque

Ithaque, premier volet d’un diptyque intitulé Notre odyssée (et dont la suite sera montée au National en 2019), s’inspire évidemment d’Homère et de son héros Ulysse, si longtemps parti, si patiemment attendu.

Christiane Jatahy - dramaturge, metteuse en scène, réalisatrice, portant des projets où se mêlent tant les langages artistiques que les faits et la fiction - s’en sert comme d’un fil dont s’échapperaient des brins multiples : toutes les odyssées, d’aujourd’hui et d’hier, les imaginaires et les vraies. Comme en témoignent les propos, consignés sur un cahier, de "gens qui ont vraiment traversé des terres et des mers".

Aux trois actrices brésiliennes de sa troupe, Christiane Jatahy a associé trois acteurs francophones. L'ensemble fonctionne magnifiquement, dans un dispositif bifrontal qui dédouble le point de vue des spectateurs.
© Elizabeth Carecchio

L’exil, sujet de toujours, sous-tend tous les autres, qui traversent cette pièce comme des flèches affûtées sans jamais d’insistance, mais avec acuité : la xénophobie, les rapports homme-femme, l’ennui, la violence surtout. Celle du désir, celle du pouvoir, celle de la guerre, celle de l’attente, de l’indifférence, celle de la stagnation et celle du changement.

Quand le spectacle est né, au printemps, aux Ateliers Berthier de l’Odéon, Jair Bolsonaro n’était encore qu’une figure militaire peu connue en dehors des frontières. Désormais président élu, son spectre plane sur Ithaque aux moments, nombreux, où le spectacle évoque le contexte brésilien. "Nous sommes dans une nuit compacte qui cache des hommes malheureux."

Politique, Ithaque ? Forcément, profondément, mais sans rien forcer. En conciliant la puissance du récit épique et le feuilletage presque léger d’un théâtre hybride et débridé.


  • Bruxelles, National, jusqu’au 17 novembre, à 20h15 (mercredi à 19h30). Durée : 2h env. En français et portugais, surtitré en français et anglais. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be