Scènes D’Annick Lefebvre, cinq monologues puissants, cinq voix de femmes d’ici et maintenant. Critique

La version originale - dont lecture fut donnée au RRRR Festival en 2015 -, puise son caractère dans la réalité et le parler québécois. Au point que l’autrice n’imaginait pas son texte résonner au-delà du Québec. Or Isabelle Jonniaux, metteuse en scène, allait la convaincre du contraire - jusqu’à lui commander une adaptation ( "une véritable réécriture" , dira l’intéressée) nourrie par immersion dans les méandres de Bruxelles, ses quartiers, ses usages, ses références, ses expressions.


"J’accuse" donne voix à cinq femmes, à leurs dépits, leurs aspirations, leur révolte. S’ils tracent chacun un portrait particulier, les monologues successifs se font écho. Ricochent, à l’instar de l’écriture d’Annick Lefebvre et de son phrasé singulier, ses sinuosités, sa propension aux allitérations et aux listes, presque à la litanie, son flow à la fois littéraire et vivant, pétri de réel mais jamais avare d’inventions imagées.

Loin des archétypes, les cinq personnages de "J’accuse" ont force de vie. Il y a celle qui encaisse (Sarah Lefèvre), vendeuse de lingerie dans le quartier Schuman ; celle qui agresse (Isabelle Jonniaux), patronne de PME assumant son racisme ordinaire ; celle qui intègre (Jessica Fanhan) et qui se sent "constamment désintégrée par l’exil" ; celle qui adule (Muriel Legrand), fan extrême de Lara Fabian ; celle qui aime (Annie Darisse), écrivaine solitaire dans une ville étrangère.

"C'est pas vrai
que je vole à l'étalage,
que je vole vos emplois,
que je me sens menacée,
que je me sens ostracisée
et 
que je milite agressivement
pour l'augmentation du nombre de lieux de culte
de ma 
religion pendant que vos églises
ferment leurs portes
pour se transformer en hôtels 
envahis par les bobos branchés,
les lunes de miel sophistiquées
et les plus hauts 
diplomates."

Jessica Fanhan (la fille qui intègre).
© Alice Piemme

La simple et belle scénographie de Florine Delory, évoquant le couloir de la gare Centrale, intègre des repères architecturaux bruxellois (vidéo de Quentin Devillers et Boris Munger). Les mouvements réglés par Clément Thirion articulent avec fluidité et rythme ces cinq points de vue, cinq combats, cinq résistances. Cinq solitudes aussi pour dire la détermination de femmes en lutte, pour se faire entendre et contre les clichés, et dont la pluralité des voix ne reflète pas seulement notre ici et maintenant, mais le constitue. 

Sans rien résoudre des frustrations ni dissoudre des barrières toujours levées, "J’accuse" questionne, remue, remet en perspective, reconnecte la pensée à la chair. Reconnaît la modestie et la force des trajectoires ordinaires.

© Alice Piemme

  • Bruxelles, Rideau @Atelier 210, jusqu’au 9 décembre, à 20h30 (mercredi à 19h30, dimanche 3 décembre à 15h). Durée : 1h50. Infos & rés. : 02.737.16.01, www.rideaudebruxelles.be ou www.atelier210.be
  • "J’accuse" également à l’Ancre, Charleroi, du 25 au 27 janvier, et au Centre culturel Jacques Franck, Bruxelles, les 29 et 30 janvier (dans le cadre de ProPulse Off).