Scènes

Olivier Lenel monte l'un des “Drames de princesses” d’Elfriede Jelinek, avec Marie-Paule Kumps et Marie du Bled, au Théâtre de la Vie.

Les “Drames de princesses” qu’écrit Elfriede Jelinek en 2000 – alors qu’en Autriche l’extrême droite accède au pouvoir – sont cinq variations sur “La Jeune Fille et la Mort”. L’écrivaine (prix Nobel 2004) y explore les archétypes qu’ils soient issus des contes ou de l’histoire proche, comme dans le cas de Jackie Kennedy.

Loin du biopic, le monologue « Jackie » propose une interprétation possible du personnage public, de la femme tant scrutée, tant commentée qu'elle semble se réduire à l'image qu'on s'est forgée d'elle. 

© Nicolas Verfaillie

Quel miracle qu’une image comme moi sache parler”, affirme celle qui, sanglée dans un long trench-coat, a ôté ses lunettes noires et son foulard de soie. Sur l’écran, en fond de scène, l’image de Jackie Kennedy, épouse du très probable futur président des États-Unis, interviewée par la télévision française, s’estompe jusqu’au flou.

Le plateau d’un blanc miroitant grimpe du sol à la paroi, barré d’un grand fossé obscur que surplombe une passerelle au revêtement friable, d'un noir mat : simple et habile scénographie de Johanna Daenen sur le petit plateau du Théâtre de la Vie.

Marie du Bled et Marie-Paule Kumps, dans la scénographie sobrement miroitante de Johanna Daenen.
© Nicolas Verfaillie

Dans le spectacle créé par Olivier Lenel, la parole se partage entre Marie-Paule Kumps (sortie ici avec justesse des rôles qu'on lui confie habituellement) et Marie du Bled, précise et sensible. Deux comédiennes, deux générations, à travers lesquelles se transmet le fil si fin qu'il en deviendrait presque coupant de l'écriture de Jelinek. L'une en robe blanche longue, graphique – la mariée emblématique des sixties –, l'autre en tailleur rose, celui sur lequel coula le sang de son mari assassiné.

Les vêtements comme une enveloppe, comme un signe, une obsession aussi, une barricade sans doute. La tenue se confondant avec celle qui la porte, voire portant le corps qu'elle contient. “Je prends forme en me soulignant et en me coulant dans le béton”, fait dire Jelinek à Jackie. « Mes vêtements étaient plus individuels que mes paroles, vous comprenez? » En cette icône absolue, à travers elle, au-delà d'elle, l'autrice explore au scalpel les codes et les douleurs – les trahisons, la mort si présente, la déchéance physique –, plaçant sous une implacable loupe les conformismes qui, jadis comme aujourd'hui, contraignent la gent féminine.

Jackie et Marilyn, l'ombre toujours là et la lumière furtive.
© Nicolas Verfaillie

« J'ai le sentiment qu'aujourd'hui encore on demande à la femme de se mettre en valeur, mais pas en avant. Il reste du chemin à faire », souligne Olivier Lenel. Le jeune metteur en scène embrasse ce sujet avec honnêteté et conviction, dans une réalisation qui, si elle épouse la netteté du discours, n'en escamote pas les zones d'ombre. Que devient une femme qui, à force de nier ce qu'elle ressent, se transforme en représentation d'elle-même ? Les questions que soulève « Jackie » n'ont pas fini de résonner.


  • Bruxelles, Théâtre de la Vie, jusqu’au 10 mars, à 20h. Infos & rés.: 02.219.60.06, www.theatredelavie.be
  • Le spectacle y sera repris du 13 au 18 novembre 2018.