Scènes

entretien

Dès ce soir à Charleroi jusqu'à samedi à Liège, en passant par Louvain-la-Neuve et Bruxelles, Jamel Debbouze orchestre son "stand up" à la française. Sur scène : un homme/une femme, un micro, de l'humour constant, des répliques qui tuent, une allure nonchalante, des histoires sur un ton "récit perso". Lui, en maître de cérémonie, chauffe la salle, annonce les uns, commente les autres, poursuit certains sketches. Le tout sur des entrées funky comme un concert de James Brown, une ambiance show, interactive à souhait où chacun se la raconte.

L'humour y est urbain, quasi de banlieue, version galère, racisme, misère mais aussi frime, sape, tchatche, images de soi, autodérision culturelle, autocritique féroce. Les comiques épinglent le Noir, l'Arabe, le Jaune, le Blanc, les homos, les hétéros, la famille, la politique, la cité... Savoureux, chacun dans sa gouaille force sur ses accents, ses indécences. Le Camerounais Thomas NGigol imagine un "Superman noir", plus dictateur que super-héros. Le Chinois Fabrice Chau explique ses rêves d'artiste, entre resto chinois, atelier clandestin et un père qui le menace au nunchaku. Noom, lui, dévoile les "racailles gays". Dédo, le gothique de la bande, raconte son intégration en banlieue "C'est sympa, à force je m'y sens chez moi. Il y a de belles balades, si tu as un tank...".

Dans la lignée des humoristes américains et du café-concert, Jamel Debbouze a lancé avec succès sur Canal + (Be tv pour nous) ce "Jamel Comedy Club", suivi d'un DVD, d'un spectacle et d'une tournée.

Avec cette machinerie de spectacle, l'humoriste et comédien issu des banlieues françaises, véritable "beurgeois" relax, use de sa notoriété pour faire connaître au grand public les nouveaux humoristes de la scène française. Pour la deuxième fois donc, ce "Jamel Comedy Club" revient en Belgique et Jamel nous a accordé un entretien chaleureux mais difficile. Il faut surfer entre les vannes de l'artiste pour l'entendre parler, notamment de cette banlieue qui lui colle à la peau. On oublierait presque qu'il vit à Saint-Germain des Prés.

Comment est né le "Jamel Comedy Club" ?

Un soir, avec mon frère, on se droguait et il a eu cette idée lumineuse de rassembler des talents de comiques autour de moi... Mais pour vous dire la vérité, c'est d'abord une démarche égoïste. J'avais envie de me retrouver sur scène avec une petite troupe. C'est super agréable ! Ensuite, comme les hommes et les femmes que j'ai rencontrés ont du talent, et que l'on a en commun cette culture urbaine, on a eu envie logiquement de les aider. C'est vraiment équitable : je leur donne autant qu'ils me donnent. Car quand on donne des leçons, on en apprend davantage... C'est aussi une manière de promouvoir la rue. Ces gars ont du talent, ils racontent la rue comme personne. C'est presque une étude sociologique, ce spectacle !

Vos humoristes ne viennent que des banlieues ?

Ils peuvent venir de n'importe où. Ce sont des gens drôles, qui ont quelque chose à raconter. Aujourd'hui, un nouveau mouvement émerge, au même titre que le hip-hop dans les années quatre-vingt. Dans les halls des immeubles, on dansait sur la tête, sur les épaules. Aujourd'hui, le break est remplacé par les joutes verbales. C'est le "stand up".

Une équipe Black-Blanc-Beur comme votre nouveau gouvernement. Vous devez être heureux ?

Sarkozy est très fort. Quand je l'écoute à la télévision, j'ai peur d'être d'accord. Je me bats avec moi-même. Parfois, je me dis qu'il a raison... il faut que je rentre dans mon pays. Quant à Rachida Dati, je n'ai pas à applaudir. C'est de la méritocratie. Elle a des diplômes pour, elle a travaillé pour, elle est Française : elle est à sa place. J'espère que Fadela Amara, qui a fait du bon boulot sur le plan associatif, aura un budget et qu'on l'écoutera... Je ne suis pas poujadiste, je crois en la politique, mais je pense que les politiques ne sont pas avertis de notre condition véritable.

La condition de qui ?

Les gamins des quartiers, les banlieusards, les immigrés, les gens issus de l'immigration, les "nouveaux Français" comme ils les appellent. A force de vouloir justifier notre intégration, à force d'écouter Sarkozy, on en oublie qu'on est Français. On a l'impression d'être juste bon à foutre la merde dans ce pays. Or, c'est faux ! On est des contribuables aussi. Nos grands-pères se sont battus pour la France, nos parents sont venus la reconstruire et la nettoyer. Moi, j'ai envie de la raconter.

On en revient aux banlieues...

Dans certaines cités, c'est le Kosovo, il faut presque envoyer des Casques bleus. Cela fait des années qu'il y a des secrétaires d'Etat chargés de l'Intégration. Mais rien ne change fondamentalement. Pourquoi ? Parce que l'humain ne les intéresse pas. Tant qu'on créera des clans comme l'a fait Nicolas Sarkozy pendant sa campagne, on ne résoudra pas les problèmes. Et surtout, tant qu'on ne comprendra pas que ces gens ont besoin de considération - c'est aussi con que ça -, on va laisser la place à l'obscurantisme. Si la France ne reconnaît pas ses gosses, ses gosses ne reconnaîtront pas la France. On les traite mal, ils se comportent mal. Mon métier est de raconter/dénoncer cette condition... Une de mes fiertés avec le "Comedy Club", c'est une salle où toutes les classes sociales sont réunies. A Montpellier, une spectatrice m'a dit : "Vous m'avez donné envie d'arrêter de voter Le Pen". Du coup, j'ai l'impression d'être utile. C'est la même bagarre qu'avec le film "Indigènes" : le "Jamel Comedy Club", est un prétexte pour raconter la condition de nos amis, de nos frères, de nos voisins, de la France, et peut-être de la Belgique...

Le 26 au PBA à Charleroi (071.31.12.12), le 27 à l'Aula Magna, Louvain-la-Neuve (010.497.800), les 28 et 29 au Cirque royal, Bruxelles (02.218.20.15), le 30 au Forum, Liège (04.223.18.18). Saison II, dès le 14 juillet "en clair" sur Canal +/Be tv.