"Je n'ai pas peur de parier sur la beauté"

GUY DUPLAT Publié le - Mis à jour le

Scènes

RENCONTRE

Pour la première fois, une création importante d'Anne Teresa De Keersmaeker ne débutera pas à la Monnaie. Une conséquence de la fin de la résidence de la chorégraphe dans notre Opéra national. C'est à Paris, le 11 janvier, qu'ATDK créera "Zeitung", au Théâtre de la Ville. Une manière aussi pour elle de rendre hommage à Gérard Violette qui dirigea ce théâtre pendant 25 ans et qui part aujourd'hui à la retraite. Pendant vingt ans, il invita Rosas chaque année, souvent pendant plusieurs semaines. "Zeitung" tournera ensuite en Europe et viendra au Kaaitheater, à Bruxelles, du 6 au 15 mars.

A quinze jours de la première, Anne Teresa est en pleine répétition. Son nouveau spectacle est le fruit d'un travail commun entre les neuf danseurs de la compagnie, le pianiste et musicien Alain Franco, très important dans la genèse de "Zeitung", et la chorégraphe. Parmi les neuf danseurs, on retrouve des "anciens" de Rosas, comme Fumyo Ikeda et Cynthia Loemij.

"Zeitung" signifie le "journal", mais on y retrouve aussi le mot "Zeit", le temps. "C'est la délicate conjonction de la musique et de la danse, de la chorégraphie et de l'improvisation, du romantisme et du désenchantement." Avec des musiques de Bach, Schönberg et Webern "qui y incarnent une perspective historique où se croisent les principes de la géométrie et les improvisations chorégraphiques. Dans Zeitung , la danse et la musique se retrouvent, non pas à partir d'une ressemblance ou d'un parallélisme, mais au croisement de l'une avec l'autre".

""Zeitung", explique ATDK, est un état des jours, là où on en est avec la compagnie. Un état des lieux sur les questions que je me pose sur la danse et ses rapports à la musique."

Marcher sur un glacier

Cette création très personnelle semble le fruit de toute cette expérience accumulée et d'un questionnement au moment où Rosas entame une nouvelle étape de sa vie. "Qu'est-ce que la danse, qu'est-ce qui fait danser ?, se demande-t-elle. Comment cela se manifeste dans le corps ? Comment passe-t-on de l'unité à la dualité, puis au nombre trois ? Qu'en est-il du cercle, du point, de la ligne ?" Et la chorégraphe traduit ses interrogations à travers neuf danseurs qui ont, chacun, leur propre histoire inscrite dans leur corps. "Quelles lois gouvernent ces corps ? Comment les cellules les organisent-elles et qu'est-ce qui rend chaque personne unique ?"

Elle veut amener les spectateurs à faire un bout de trajet avec elle autour de ces questions. Avec Alain Franco, ils ont choisi Bach et Webern, même si deux siècles séparent ces deux musiques. "Mais elles se rejoignent aussi, surtout dans les dernières oeuvres de Webern. La musique de Webern, c'est comme marcher sur un glacier, c'est beau et c'est dangereux. Comparé à "Toccata"(NdlR: création d'ATDK basée sur Bach), il y a ici des croisements, une recherche de l'unité par la fragmentation. La musique de Webern rend celle de Bach plus belle encore."

Dans "Zeitung", ni la danse ni la musique ne priment. Il y a des échanges, des croisements. "C'est comme une étude qui cherche les mécanismes du corps qui dirigent la danse : la tête, le bassin, la colonne. Et il y a des moments d'improvisation de la danse dans un cadre fixé." ATDK parle de désenchantement et de romantisme. "Le romantisme, dit-elle, est une perte de soi. Le désenchantement est un envoûtement devant la beauté d'une chose comme elle est, la beauté d'une tension entre une ligne et un cercle. L'art sert à rendre visible ce qui est invisible. Comme chez Paul Klee, par exemple." Ou chez Piet Mondrian, pourrait-on ajouter. "Dans tout cela, il y a une économie de moyens, une cristallisation des choses, on n'est pas chez Mahler ou chez Srauss. Mais la plus grande simplicité, la plus grande rigueur, peut aller de pair avec la plus grande anarchie sur la scène. C'est la même chose, des manifestations de la vibration, avec des degrés de complexité différents."

Relier le ciel et la terre

Que signifie la beauté pour la chorégraphe ? "Ce n'est pas facile, mais c'est important et je n'ai pas honte de parier sur la beauté. Chez Bach et Webern, c'est la beauté d'une formule mathématique. C'est la beauté d'un corps qui n'est pourtant que poussières, mais qui est beau de sa poussière. La question reste toujours : jusqu'à quel point doit-on être subjectif et chercher en soi, pour rendre visible ce qui nous touche tous ? Et, inversement, comment être universel p our atteindre ce qui nous est le plus personnel ?"

Et l'émotion peut surgir de multiples manières. "Une droite qui traverse un cercle me donne une grande émotion." Comme chez Paul Klee, à nouveau.

Pourquoi les gens dansent-ils ? Pourquoi un enfant, marchant à peine, se met déjà à danser ? Pourquoi en Iran, les ayatollahs interdisent-ils la danse, mais que les gens dansent néanmoins chez eux ? "On ne peut pas les en empêcher. La danse c'est lier le ciel et la terre. Et puis, c'est un regard, une manière de se lier au monde dans toutes ses manifestations, une manière de communiquer. Le travail au studio est éprouvant, mais je me réjouis chaque matin de m'y rendre et de discuter ces questions."

GUY DUPLAT

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