Scènes

DE NOTRE ENVOYÉ SPÉCIAL

Au fond, «Je suis sang», la création de Jan Fabre pour le 55e Festival d'Avignon, est un scandale. Non point tant par son contenu - évocations répétitives et appuyées du sang menstruel, nudités agressives aussi humiliantes pour les danseurs que pour les spectateurs, tout cela déjà vu et archi-revu -, mais par sa démarche même.

Quel sens attribuer au geste d'un créateur doué se livrant à un tel numéro de potache dans un des hauts lieux mondiaux des arts de la scène? Assurément le directeur du Festival est (ir) responsable de lui avoir permis de mobiliser ainsi les deniers publics, de focaliser l'attention des médias et d'abuser les spectateurs. Il est des actes posés au nom de la liberté créatrice qui ne semblent perpétrés que pour lui nuire. Esthétique totalitaire? Sans nul doute. Et assortie d'une solide dose de terrorisme intellectuel.

IMAGERIE ALCHIMISTE

De quoi s'agit-il? «Je suis sang» apparaît comme une chorégraphie convulsive et hystérique qui se développe pendant une heure et demie autour d'un texte indigent, répétitif et par endroits lourdement didactique sur le thème du sang humain. Les premières minutes en paraissaient pourtant prometteuses. Entrant dans la Cour, les spectateurs découvrent une scène vide entourée de grands rectangles de métal montés sur des pieds à roulettes, façon étal de boucherie ou table de dissection. Des assistants munis de tabliers et le visage noyé dans l'ombre d'un capuchon relevé les font résonner à grands coups de marteau ou tinter, en y répandant des poignées de pièces de monnaie. Blanche, muette et hiératique, Els Deceukeleir, vêtue d'une ample robe noire bouffante, arpente lentement le périmètre de la scène, en scrutant d'un regard fixe les gradins en train de se garnir.

Le spectacle débute par l'irruption au pas cadencé d'une dizaine de danseurs. Caparaçonnés de hauts le corps et de jambières, ils se livrent à une énergique chorégraphie martiale dans des scintillements de métaux et des frottements d'élytres. Pendant ce temps, de part et d'autre de la scène, debout sur des tables, les récitants Annie Czupper et Dirk Roodthooft se font habiller, tels des chirurgiens se préparant à officier en salle d'opération.

Un guerrier solitaire se détache du groupe, brandissant une lourde épée en tournoyant sur lui-même comme un derviche affolé, avant de s'affaler avec fracas sur le sol. Péniblement, prenant appui sur son arme, il se relève, le visage ensanglanté. A nouveau, sa lame fouette l'air, une nouvelle fois il s'effondre foudroyé, pour se relever encore, etc.

FOIRE

Entre-temps, les chirurgiens ont été affublés d'entonnoirs posés à l'envers sur la tête : bonjour Bosch et Brueghel. Enfin, ils entonnent leur texte, dans un français teinté d'accent flamand : Nous sommes en 2001 / après Jésus-Christ / et nous vivons toujours / au Moyen-Âge / Et nous vivons toujours / avec le même corps / qui est mouillé en dedans / et sec en dehors...»

Vaguement inspiré du ton de l'Apocalypse et de l'Evangile de Jean, soi-disant sous-tendu par des lectures de l'oeuvre de Hildegarde von Bingen (la mystique a bon dos), psalmodié ad nauseam, «Je suis sang» est un lancinant appel à «libération» du fluide vital, à sa sortie du corps. Cet appel païen à la purification par le sang rappelle moins le Moyen Âge que certaine liturgie totalitaire du XXe siècle.

Lors de la première, vendredi soir, et en dépit du total engagement des danseurs et acteurs, comme possédés par la morbidité autodestructrice de leur mentor, des spectateurs se mirent bientôt à quitter l'enceinte: pas une hémorragie, mais une saignée significative, tout de même. C'est qu'il devenait rapidement évident que rien ne sortirait de ce spectacle de foire ou l'on avale des poissons vivants, où l'on se frotte énergiquement le sexe comme pour faire disparaître une souillure rebelle, où l'on incise, coupe, charcute, castre à tour de hachoir, en une caricature de rituel sado- maso gothique.

La dérision pratiquée par Jan Fabre n'est qu'une précaution rhétorique et ne sauve nullement l'entreprise. Sa danse des moignons, par exemple, relève de l'outrage incongru à la souffrance humaine. Quant à la «polémique» qu'appellerait une telle prestation, elle tient de l'attrape- nigaud pour médias en mal de sensations fortes. La réaction du public fut du reste éloquente: vidé par l'énergie négative comme par l'interminable dernière demi-heure de «Je suis sang», il réagit d'abord par d'anémiques huées. Lesquelles provoquèrent l'inévitable coterie des «modernes» de service à de poussifs bravos, monsieur Fabre ne daignant saluer ni les uns ni les autres. Comme son spectacle, il préféra rester absent de la scène.

© La Libre Belgique 2001