Scènes

Le nouveau spectacle de Sylvie Landuyt analyse les risques d’addiction à Internet sur nos ados. "Do you wanna play with me ?" Critique.

C’est un sujet important et très interpellant que Sylvie Landuyt a choisi pour son nouveau spectacle créé au KVS à Bruxelles avant d’être joué à Mons. L’auteure et metteuse en scène s’est intéressée aux addictions des adolescents, parfois très jeunes, à Internet, aux jeux de rôles virtuels, aux images pornos et aux réseaux sociaux.

« Digital natives », ces ados se créent un univers qui échappe totalement aux parents. Internet, comme Janus, a un double visage: il permet des merveilles mais présente aussi des dangers évoqués dans « Do you wanna play with me ?».

Sur scène, on suit deux ados (joués par Sophie Warnant et Dries Notelteirs). Ils s’appellent Nadine et Manu, prénoms qu’ils détestent car venus d’un monde qu’on leur impose. Ils préfère réinventer le leur.

Ce qui frappe c’est leur solitude. Le père a disparu et la mère s’enferme dans sa chambre. Ils n’ont pas d’amis et « glandent ». C’est Internet qui leur ouvre les portes du monde. Leur réalité devient celle des RPG (Role Playing Game), jeu vidéo qui reprend le principe des jeux de rôle.

Ils savent certes que tout ça ce n’est qu’un jeu, mais dans ce monde-là, « on se sent plus libre, on peut tout effacer et recommencer, on peut s’inventer des prénoms. »

Nadine n’ose confier qu’à une webcam ses états d’âme alors que dans la vraie vie, elle est si timide.

Peu à peu, leur monde glisse vers une virtualité de plus en plus « réelle ». Un robot à l’intelligence artificielle peut dialoguer avec ces ados.

Parents-enfants

Sylvie Landuyt explique avoir été alertée par ce sujet quand elle découvrit sa fille, jeune ado, en pleurs : un chagrin d’amour lors d’un jeu de rôle.

Elle a eu la bonne idée de procéder à des inversions: les parents si absents apparaissent mais sont muets et sont joués par des enfants ! Le robot si « sexuel » est joué par Sophie Warnant alors que la mère revient sous forme d’un mannequin en bois.


Le spectacle pointe la misère affective dont témoigne ce monde. Ces très jeunes connaissent tout de la sexualité, plus que leurs parents, mais sont bloqués dans la vraie vie. Ils voient bien les ambiguïtés des adultes: « maman se plaint d’être trop seule, et nous alors on n’existe pas ? » Si Nadine gagne en assurance, Manu, déboussolé, avoue ingénument: « Je voudrais juste que ma mère me regarde. »

Sylvie Landuyt a choisi de placer son histoire dans un décor inspiré des mangas, avec cerisier en fleurs, maison aux murs en papier de riz et « poupée » virtuelle habillée comme une ado japonaise.

Sa philosophie : nous donnons à nos enfant une image de travail-travail, et on oublie d’être avec eux, d’avoir notre main sur leurs épaules, nos baisers sur leurs fronts, de leur parler davantage.

Le spectacle judicieusement troublant, flotte parfois encore un peu dans sa dramaturgie (nous avons vu l’avant-première, il évoluera encore). On y entend David Bowie très bien interprété sur scène et on y voit des jeux de lumière proches d’une installation d’art.

  • Bruxelles, KVS, du 18 au 21 janvier. Infos & rés.: 02.210.11.12, www.kvs.be
  • Mons, le Manège, du 30 janvier au 2 février. Tél. 065.33.55.80.


Ouverture aux francophones

Ce spectacle francophone, joué en français, est donc coproduit par le KVS et créé dans ce théâtre flamand. Une ouverture exceptionnelle qui ravit Sylvie Landuyt dont les parents sont originaires de Flandre et se sont installés à Mons avant sa naissance. Pour le directeur du Théâtre royal flamand Michael De Cock, « il s’agit pour le KVS d’embrasser toutes la ville telle quelle est et donc y compris les francophones et les Français qui sy trouvent. Je connais bien et jaime bien le théâtre francophone que je suis depuis des années. Jai fait des études de philologie romane. » 

Cette saison, on y a vu Jaco Van Dormael, artiste associé, Pitcho, rappeur francophone créant un spectacle autour de Lumumba, on y a lu en français les magnifiques « Lettres à Nour « de Rachid Benzine et on y créera en mars le prochain spectacle de Christophe Sermet, "Dernier lit", sur un texte d’Hugo Claus, en coproduction avec le Rideau de Bruxelles.