Scènes

Au printemps dernier, Jean Louvet recevait, avec Jean-Marie Piemme, le Prix quinquennal de Littérature de la Fédération Wallonie-Bruxelles. Couronnement pour le seul auteur qui fit entrer l´histoire wallonne dans le théâtre contemporain. Cet été, par un dimanche radieux, on apprend la mort de Jean Louvet, des suites d’une chute consécutive à un malaise.

Né à Moustier-sur-Sambre le 28 septembre 1934, licencié en philologie romane de l’ULB, Jean Louvet enseignera le français à l’athénée de Morlanwelz. Sa carrière littéraire débute à l’orée des années 60, sous l’influence de Sartre et de Brecht mais aussi sous le choc de la grève retentissante de 1960-1961 - en témoignera le film "Hiver 60", réalisé par Thierry Michel et dont les dialogues sont signés Louvet.

Action et engagement

Le théâtre sera pour lui le lieu de l’action et de l’engagement. Ainsi fonde-t-il à La Louvière - où il s´est établi - la troupe du Théâtre prolétarien, puis le Studio-Théâtre de La Louvière, bâtissant son œuvre sur des fondations mêlant la question sociale, l’histoire wallonne, l’évolution des mentalités ouvrières. En 1984, l’auteur est salué par le Prix triennal d’écriture dramatique pour "L’Homme qui avait le soleil dans sa poche". Un an plus tôt, il cosignait le "Manifeste pour la culture wallonne", dont il restera un ardent promoteur et qui connaîtra en 2003 une deuxième édition : "Manifeste pour une Wallonie maîtresse de sa culture, de son éducation et de sa recherche".

L’œuvre dense de Jean Louvet irrigue de symbolisme et d’allégorie le réalisme de ses sujets, de raffinement stylistique le poids de ses idées. Ce fils de la classe ouvrière, ayant fait des études universitaires, ne reniera jamais ses valeurs originelles. Les défendra, les portera en scène, leur donnera corps et voix à travers son propre tempérament d’écrivain, à la fois politique et lyrique, dont témoigne son théâtre complet. Les Archives et Musée de la littérature [AML] lancèrent dès 2006 l’édition, en collaboration avec Labor. Or l’écriture n’est pas le seul maillon de ce théâtre si singulier et important, dont Louvet se fit praticien, ouvrier, artisan.

Paysage transfiguré

C´est un jeune comédien débutant qui, en 1973, fait la connaissance de Jean Louvet. Marc Liebens avait fondé depuis peu le Théâtre du Parvis (qui deviendrait ensuite l´Ensemble Théâtral Mobile). "Louvet était là presque en continu, en soutien des jeunes compagnies" , raconte Guy Pion, abasourdi par la mort de cet homme qui "faisait partie de la famille" - une équipe qui allait "en partie transfigurer le paysage théâtral belge" , poursuit l´acteur, aujourd’hui en répétition à Pilsen pour "UBUs", qui viendra ensuite à Mons 2015. A l’époque, il joue dans "Conversation en Wallonie" puis "Le Train du bon Dieu". "Il nous a fait découvrir tant de choses ! A commencer par les restaurants grecs de la gare du Midi, où on aboutissait souvent après les répétitions…" sourit Guy Pion. Louvet a "jalonné, marqué, axé ma carrière" , jusqu´à "Un Faust".

Regard généreux

C´est Lorent Wanson qui, en 2008, monte "Un Faust". Et qui, il y a un an et demi, demande à Jean Louvet de devenir le président du Théâtre Epique, sa compagnie, travaillant sur les questions de la transmission. De l´auteur, le metteur en scène loue la "grande indépendance dans l´écriture même, la défense de l’identité tant comme idée que sur le terrain, dans l’action" . Pour Lorent Wanson, "il n’y a rien de passéiste dans les combats de Jean. Il arrivait à décrypter ce qui faisait les richesses et les dangers de cette région" .

Si dans son œuvre, Louvet entreprend diverses traversées de l’histoire, il en questionne aussi l’anesthésie, souligne Lorent Wanson. "Il y avait chez lui une tentative très belle d’associer l’identité à une forme de résistance sociale, politique, morale. Et un regard aiguisé, neuf, généreux, continuellement généreux, dans son théâtre de terrain, d’offensive."

Dans son engagement aussi dans les milieux de l´éducation permanente. "Jean cherchait, fouillait dans l’histoire collective pour créer une mythologie et aussitôt, en même temps, une critique de cette mythologie. Beaucoup de metteurs en scène, d´auteurs, d´acteurs vont se sentir orphelins de cette posture courageuse et critique."

Jean Louvet laisse assurément le théâtre orphelin, mais il y laisse aussi des héritiers. "Les Journées de l’Aube boraine au National, mi-octobre, auront sans lui, mais bien sûr grâce à lui, un goût particulier", assure Lorent Wanson, pour qui "une des personnes les plus importantes du théâtre belge vient de partir".


Bio-express

1934. Naissance à Moustier-sur-Sambre.

1959. Diplômé en philologie romane de l’ULB, il entame une carrière de professeur de français à l’athénée de Morlanwelz.

1960-61. Marqué par les grandes grèves en Wallonie, il décide de créer une troupe de théâtre avec des comédiens amateurs dans une optique contestataire sous le nom de Théâtre prolétarien de La Louvière.

1980. Le "Théâtre prolétarien" devient le Studio-Théâtre de la Louvière, la troupe est composée de comédiens non professionnels. Chacun(e) est convié(e) selon sa disponibilité à écrire sa propre pièce de théâtre.

1983. Coauteur et promoteur du Manifeste pour la Culture wallonne.

1984. Lauréat du prix de la SACD et du prix triennal de Littérature dramatique

2011. Fait chevalier du Mérite wallon

2015. Prix quinquennal de littérature, couronnement de carrière de la Fédération Wallonie-Bruxelles, attribué à Jean Louvet et Jean-Marie Piemme.