Scènes Varia, Tanneurs et Martyrs montent ensemble l’opération Piemme³. Un de nos grands dramaturges à l'honneur à Bruxelles cette saison.

"On entend beaucoup parler de mutualisation des moyens. Nous n’avons pas attendu les injonctions ministérielles pour monter cette opération", sourit Philippe Sireuil. Le directeur du Théâtre des Martyrs est en effet associé à ses pairs du Varia et des Tanneurs, autres scènes bruxelloises, autour de Piemme³ (en toutes lettres : Piemme au cube) en cette saison qui voit éclore trois pièces neuves, sous trois regards bien distincts. 

Un "extraordinaire hasard des choses", souligne l’auteur : "Ces thèmes si différents rencontrant des esthétiques si singulières. J’aime ce rassemblement. [...] Je n'interviens pas sur le plateau, même si je l'ai beaucoup fait. J'ai confiance, totalement. J'attends une bonne surprise. Et si ce n'est pas le cas, je reste attaché à l'intelligence de la démarche."

"Les réussites bêtes
m'intéresseront toujours moins
que l'échec intelligent"
- Jean-Marie Piemme

Chacun des trois metteurs en scène entretient, avec l’œuvre de Jean-Marie Piemme, un rapport particulier. Philippe Sireuil fréquente l’auteur et monte ses pièces depuis près de trente ans. C’est du reste à sa mise en scène de "Café des patriotes" que remonte la rencontre de Fabrice Schillaci avec Piemme. "Un rapport de spectateur d’abord. Ensuite, un jour, Philippe m’a proposé de jouer, avec Philippe Jeusette, Dialogue d’un chien avec son maître sur la nécessité de mordre ses amis . Ainsi est né un rapport d’acteur. J’étais mordu." Le comédien a ensuite monté et interprété le seul en scène "L’Ami des Belges" - et poursuit l’aventure avec la mise en scène de "Jours radieux", dernièrement créé à Spa (notre photo). "Une rencontre avec l’œuvre, mais une rencontre humaine aussi", souligne celui qui, pour ce spectacle, a sollicité l’auteur sur la thématique de l’extrême droite et du populisme.


Armel Roussel, lui, monte pour la première fois une pièce de l’auteur - qu’il connaît cependant de longue date, ayant lui aussi découvert Piemme par Sireuil. "Ce que j’aimais en lisant est devenu amoureux en travaillant dessus avec mes étudiants." C’est indépendamment de l’Insas mais avec sa Cie [e]utopia3 qu’il met en scène "Eddy Merckx a marché sur la lune" - sur le point de voir le jour dans le cadre des Francophonies en Limousin.

Dynamique, liberté, acuité

Comment l’auteur, pour sa part, voit-il ces trois metteurs en scène ? "Chez Philippe, je soulignerais son souci de pointer comment les personnages sont pris dans des rapports de force, qui déterminent la dynamique de la mise en scène, analyse Jean-Marie Piemme. Fabrice m’a touché par la liberté de l’acteur, par l’aisance avec laquelle il est prêt à sortir du cadre, à prendre un risque. Or le risque est bon à nourrir. A travers les spectacles d’Armel, et son travail à l’Insas, j’ai pu apprécier l’acuité de son regard, son refus de l’évidence, son souci permanent de faire exister un groupe, et pas seulement une distribution. Cela rejoint ma préoccupation de faire advenir, à travers la fiction, l’arbitraire du théâtre."

"Il m'emmène dans un endroit étrange,
à l'équilibre inattendu,
entre le tragique et le rire.
C'est une surprise perpétuelle"
- Armel Roussel

Voilà donc des hommes qui se connaissent et s’estiment. Des hommes qui dialoguent, soulignent-ils tous, dans le respect mutuel de leur liberté créative. "Jean-Marie n’est pas un écrivain de chambre, indique Philippe Sireuil, ni un écrivain de plateau. Mais à côté du plateau : à l’écoute." De même, Fabrice Schillaci insiste sur la disponibilité de l’auteur, la bienveillance attentive. "Il a une extraordinaire capacité à entendre ce qui est en train de se mettre en place. Et en fin de compte, c’est toujours le plateau et sa réalité qui l’emportent : un confort inestimable pour le metteur en scène et les acteurs."

Actualité, engagement

S’il est tentant de tisser entre les trois pièces une communauté en ce qu’elles intègrent des éléments d’actualité, les questions - "légitimes" - liées à l’engagement "se posent à moi de manière beaucoup plus intuitive", précise Jean-Marie Piemme. "Dans le cas de ‘Jours radieux ’, il s’agissait d’une commande sans rivage : Fabrice n’avait pas précisément en tête la pièce qu’il voulait que j’écrive - et tant mieux."

Quant à "Eddy Merckx a marché sur la lune", "je me suis réveillé un jour avec cette phrase dans la tête. J’ai essayé de creuser ce paradoxe. Puis est venue s’y insérer l’idée - le souvenir - de Mai 68. La pire des choses pour moi aurait été de traiter cela sur le mode de la nostalgie. Je tiens à prendre le point de vue d’aujourd’hui."

"L'écriture de Piemme
porte en elle une tonicité salvatrice,
une prolixité qui compose
un paysage magnifique"
- Philippe Sireuil

"Bruxelles, printemps noir" vient d’une première matière écrite suite aux attentats de Madrid et Londres, et retravaillée "dès lors que le présent nous a rattrapés, à Bruxelles, le 22 mars 2016", explique Philippe Sireuil, qui ajoute : "J’ai l’impression que Jean-Marie, à choisir entre l’engagement et le théâtre, optera toujours pour le théâtre. Le débat est à l’intérieur de la pièce, dans son effervescence fictionnelle et langagière. On ne s’accorde pas de mission, on fait du théâtre."

Le trouble, la syntaxe, le corps

Pour Armel Roussel, "au-delà des questions de jeunesse ou d’actualité, il y a dans le théâtre de Jean-Marie quelque chose qui embrasse plus largement le rapport au réel, et qui relève plus du trouble que de la dénonciation. Il montre qu’il faut s’emparer de tout - tout dépend de comment on le fait." La langue de Piemme, sa syntaxe est, pour Fabrice Schillaci, "de la sculpture, de la glaise qu’on malaxe, toujours en devenir, en questionnement".

"Je suis toujours fasciné 
par l'inconfort jouissif 
que provoque l'écriture de Jean-Marie, 
son théâtre de la ruse"
 - Fabrice Schillaci

Le corps, le souffle, la voix, du reste, pèsent sur l’écriture. "J’ai besoin du lien avec l’image fantasmatique de l’acteur pour combler l’espace de la page blanche", confie Jean-Marie Piemme, en même temps que son goût du détour. "Ça complexifie la vie, lui donne une saveur supplémentaire. J’aime l’imprévisibilité de l’écriture. Si tout est prévisible, je le communique, je ne l’écris plus. Il m’importe que le théâtre soit poussé à son maximum de spécificité. On ne peut produire au théâtre que quelque chose de singulier."

© D.R.

Piemme au cube à Bruxelles

  • "Jours radieux" , m.e.s. Fabrice Schillaci, du 10 au 28 octobre au Varia (mais aussi du 24 septembre au 5 octobre au Théâtre de Liège).
  • "Eddy Merckx a marché sur la Lune" , m.e.s. Armel Roussel, du 5 au 16 décembre aux Tanneurs (spectacle créé le 21 septembre à Limoges et présenté ensuite au Théâtre Paris-Villette).
  • "Bruxelles, printemps noir" , m.e.s. Philippe Sireuil, du 9 au 31 mars au Théâtre des Martyrs.
  • PASS Piemme³ , pour les trois spectacles, 30 € (21 € en tarif réduit) : en vente à la billetterie du Varia jusqu’au 28 octobre.



En librairie : "Accents toniques"

"Je suis du pays de l’usine" , écrit Jean-Marie Piemme dans les premières lignes de son "Journal de théâtre (1973-2017)". On y retrouve l’homme germé en bord de Meuse et qui se dévoilait dans "Spoutnik", devenu à la scène "J’habitais une petite maison sans grâce, j’aimais le boudin" (toujours en tournée).

Auteur d’une cinquantaine de pièces - dont trois à voir cette saison sur les scènes bruxelloises sous la bannière Piemme³ -, le dramaturge inaugure, avec "Accents toniques", la nouvelle collection Alth. qu’Alternatives théâtrales consacre aux textes théoriques sur les arts de la scène.

Dans cet opus pertinent et rebelle, au fil de son œuvre et de bien d’autres (de Paul Claudel à Sarah Kane), Piemme décortique le réel à l’aune de la fiction, questionne son art, analyse l’acte créatif et son terreau de contradictions. "C’est un théâtre du Que suis-je, qu’il faut entendre comme un : Que sommes-nous dans un monde qui se présente comment ?"

  • "Accents toniques - Journal de théâtre (1973-2017)", Jean-Marie Piemme, préface de Stanislas Nordey, éd. Alternatives théâtrales, coll. Alth., 438 pp., 12 €.
  • Présentation bruxelloise au Théâtre des Martyrs le 24 mars 2018, à 16h.

© Alternatives théâtrales