Scènes

Le grand comédien qui vient de s'éteindre aimait venir en Belgique. Dans le cadre des tournées théâtrales, on le vit régulièrement sur les scènes bruxelloises et de province. Il y a une dizaine d'années, nous l'avions ainsi encore applaudi au Centre culturel d'Ottignies où à l'invitation d'Yves et Rainy du Monceau qui célébraient un important anniversaire il était venu interpréter avec un rare brio "La Maison du lac" avec à ses côtés, si notre mémoire ne fait pas défaut, la toute aussi splendide Maria Pacôme. Leur interprétation n'avait vraiment rien à envier à celle d'Henry Fonda et de Katharine Hepburn dans le film éponyme…

Un peu moins connu est le lien fort qu'il avait tissé avec le roi Léopold III et la princesse Lilian. Ce qui l'avait notamment amené à préfacer l'an dernier "Leopold III, une envie de vérité", paru l'an dernier chez Homes International à l'initiative du Cercle (belgo-français) Leopold III pour remettre, une bonne fois, à l'heure les pendules de l'Histoire sur notre quatrième souverain.

Dans sa préface, Piat qui comme tous les hommes de qualité avait le sens de l'humour avait raconté que sa première rencontre avec Léopold III avait eu "sous le signe du pur vaudeville". A la fin d'une représentation de "Le Tournant" au Théâtre de la Madeleine, Piat entendit frapper à la porte de sa loge. Etant en caleçon, il lança "Entre andouille" croyant s'adresser à son habilleur. Quelle ne fut sa surprise de voir entrer le roi Leopold. Ce fut le début d'une amitié de dix ans, jusqu'à la mort du souverain.

Une photo dédicacée pour les princesses

Mais pourquoi diable, l'ancien Roi venait-il donc le voir? Piat se rappela que peu auparavant il avait reçu une lettre de l'ambassade de Belgique à Paris lui demandant une photo dédicacée pour les princesses Marie-Christine et Marie-Esmeralda en souvenir de ses rôles comme Lagardère et Robert d'Artois. En bon père de famille, le Roi était "peut-être venu voir si cet 'histrion' était digne de l'intérêt que lui portaient ses filles.

Cette rencontre fut suivie de bien d'autres, l'acteur étant souvent l'hôte du domaine d'Argenteuil à l'occasion de ses passages en Belgique.

Jean Piat était très fier de cette amitié partagée avec Léopold III et Lilian de Belgique qu'il accueillit aussi parfois à Paris. Mieux comme il l'a rapporté, il a même pu… cuisiner pour la famille royale…

Des chicons braisés préparés "con amore"

"J’ai même eu l’honneur - après avoir affirmé que j’en avais les compétences - de faire la cuisine dans leur propriété de Biot, sous l’œil amusé des princesses Marie-Christine et Esmeralda. Un certain dimanche soir, je fus mis en demeure de cuire les beefsteaks, accompagnés d’endives braisées, ce que, entre nous, (je suis nordiste), nous appelions « chicons », afin de satisfaire à la curiosité et aux appétits de chacun. Le protocole en ces circonstances n’existait pas et mes « clients » se sont déclarés satisfaits".

A propos du couple royal, Piat racontait que "l’amour avait uni harmonieusement « Lil et Léo ». Conscients, néanmoins, d’appartenir à l’Histoire, ils vivaient avec une élégante simplicité un destin que la guerre avait rendu difficile et injuste. Ils en avaient tous deux accepté les sinuosités avec la même dignité. Ethnologue passionné, le Roi prenait plaisir à me montrer une extraordinaire collection de photos prises au cours de ses multiples voyages, dans les lieux les plus reculés d’Afrique et d’Océanie.

Sans cesse, curieuse de la vie, la Princesse Lilian accueillait ses hôtes avec la même passion, s’intéressant à leurs activités, leurs espoirs, qu’ils fussent « prix Nobel », acteurs, écrivains, champions de tennis, antiquaires, industriels ou journalistes". (…) "Si, parfois, un nuage passait dans le regard de ce Roi et de cette Princesse, c’est peut être parce que nous étions trop peu à bénéficier de leur rayonnement. Le bonheur d’une vie, c’est sans doute de vivre une vieillesse que le naufrage épargne. Juste retour des choses : tous deux ont bénéficié de cette clémence"….