Scènes

Fondateur et directeur pendant plus de 50 ans du 140 à Bruxelles, Jo Dekmine s'est éteint samedi, entouré de ses proches, à 86 ans. Durant toute sa carrière, sa curiosité légendaire a fait de lui l'une des figures majeures de la culture à Bruxelles. Découvreur de talents, il s'est intéressé tant à la chanson, au rock et au music-hall, qu'aux formes les plus contemporaines et surprenantes de théâtre, de danse, de performance.


Rigueur, curiosité et tendresse

"Ce qu’il faut, c’est de la rigueur. Savoir ce qu’on fait et le faire convenablement”, nous confiait Jo Dekmine alors que “son” Théâtre 140, ce lieu à nul autre pareil, qu’il avait fondé en 1963, fêtait ses cinquante ans.

Or la rigueur, chez lui, n’a jamais aboli la tendresse ni exclu la fantaisie. Pas plus que le temps n’éteindra ses enthousiasmes. Il aurait pu confire dans le passé de ses grandes réalisations, des noms prestigieux qu’il fit venir à la rencontre du public bruxellois; il n’a jamais cessé – sans renier ses fidélités – de regarder vers l’avant, vers le neuf, le vibrant.

Vers l’in-fini peut-être, comme ce “quoi ?!” dont il ponctuait volontiers ses phrases. Comme les mots “bonheur”, “joie”, “merveille”, souvent proférés, à la manière d’un talisman sorti du plus profond de sa sincérité. Son bonheur et sa joie, à lui, de l’hier si riche, de l’aujourd’hui si plein. Mais aussi ceux du public. “Ce public à qui je veux donner un plaisir intense mais que je veux difficile. Ce sont souvent les choses les plus difficiles qui donnent le plus grand plaisir”, disait-il à notre consœur Luc Norin, en 1963, alors qu’il venait de se lancer dans l’aventure du 140, endroit neuf et improbable dont cet homme en complet anglais et aux cheveux de jais voulait faire “une boîte à surprise”.

Une baraque de foire où proposer, saison après saison, une programmation qui soit le reflet de la sensibilité de son temps, de l’humeur de la ville et du monde, des spectacles qui en soient témoins.

La poésie des formes inédites

Avant le 140 de l’avenue Plasky, il y avait eu le 140 de la chaussée d’Ixelles où, avec son frère Paul, Jo ouvre un cabaret, la Poubelle, qui déménagera plusieurs fois. Il y aura ensuite la Tour de Babel, sur la Grand Place. Puis L’Os à Moelle, près de la place Meiser, à deux pas d’une salle paroissiale érigée en intérieur d’îlot, avenue Plasky, qui deviendrait le haut lieu que l’on sait. Avec la complicité de Renée Paduwat, codirectrice du théâtre de 1976 à 2010. Et où la relève, depuis 2015, est assurée par l’équipe entourant Astrid Van Impe, qui a pris la succession de Jo Dekmine après avoir été sa collaboratrice.

Après six ans de fonctionnement sans subvention – mais grâce à un mécène et ami à qui il sera toujours reconnaissant –, le 140 obtiendra une aide officielle, et bientôt se précisera sa mission : vitrine de la création internationale.

Celui qui, formé aux beaux-arts à la Cambre, toujours sensible au graphisme, à la peinture, et qui fut un temps créateur de textile, celui qui prêta sa voix à la poésie de Michaux, de Tardieu, écumera bientôt les festivals, les scènes parallèles. A Avignon il fréquente surtout le Off, à Edimbourg le Fringe, il circule, il hume, il cherche, il défriche.

Le courage de l’imagination

Sous la crinière blanchie, derrière le sourcil broussailleux, l’œil pétille, scrute, questionne et s’amuse, absorbe et digère. Et puis la parole fuse, tâtonne sans brouillon, exprime avec hardiesse jusqu’aux hésitations. La plume suit, alerte, précise, audacieuse, qui jamais n’enferme son sujet.

Jo a le sens de la formule et celui du partage. C’est un passeur qu’on suit. Un preneur de risque. Flamboyant, exigeant. Et pour qui “le sport le plus courageux est celui de l’imagination”. Sa curiosité est contagieuse, encourage celle du public : “Oser la découverte d’un spectacle dont on ne connaît pas l’acteur – qui n’est pas une vedette de cinéma – ou l’auteur. C’est impensable sans risque.”

Bruxelles est, au kilomètre carré, plus riche en offre culturelle que Paris, martèle celui qui aura aussi été un pivot dans la création des Halles de Schaerbeek – autre lieu ouvert aux divers langages scéniques, confié aux bons soins de Philippe Grombeer. “Mais les Bruxellois ne le savent pas assez...” Les relais manquent ? Jo Dekmine sera à l’origine, en 1985, du magazine culturel télévisé “Cargo de nuit”, piloté par Jean-Louis Sbille et Anne Hislaire.

La chance des rencontres fertiles

S’il eut des indignations, des lassitudes, parfois même des emportements, le bouillonnant directeur du 140 n’était pas homme à se plaindre. Ni amertume ni regret dans son schéma, mais une vraie tendresse pour les humains croisés, une infinie reconnaissance pour la chance des rencontres fertiles. La revue “Alternatives théâtrales” s’en fit l’écho en publiant, pour ses 80 ans, un hors-série intitulé “Jo Dekmine et le 140, une aventure partagée” – présenté en juillet 2011 à Avignon, au Théâtre des Doms qu’il avait ardemment soutenu.

A qui d’autre que lui aurait pu revenir, en 2003 (le 140 avait alors 40 ans), le tout premier Prix Bernadette Abraté ? Qu’il n’était pas là pour recevoir, happé comme souvent par de nouvelles découvertes. Voilà un mot qu’on n’a pas fini de lire, d’écrire, de prononcer à propos de celui qui, avec une ténacité farouche, propageait les siennes.

Né le 19 février 1931, Jo Dekmine s’est éteint par un samedi ensoleillé d’automne, le 23 septembre 2017, entouré des siens, au bout d’une vie de passions réfléchies et de partages spontanés – et inversement.

© D.R. (1970)


Son œuvre, 50 ans de programmation

Étudiant à La Cambre, Jo Dekmine, 17 ans, programme Léo Ferré à La Poubelle, une salle de bal, sise au fond d’une banale friterie du haut de la chaussée d’Ixelles. Barbara parle de ce lieu où elle s’est également produite dans "Il était un piano noir… Mémoires interrompus". Mais elle mentionne aussi, et avant tout, Jo Dekmine, en qui elle voit "l’un des plus brillants jeunes directeurs de théâtre que j’ai jamais connus", dépeignant "sa folle originalité, son sens artistique, ses multiples curiosités". A La Poubelle, Jo Dekmine avait réussi à monter un des premiers spectacles "Rive gauche" de Bruxelles, souligne encore la chanteuse française dont on commémore en 2017 les 20 ans de son décès.

D’abord une salle paroissiale

Fidèle aux artistes qu’il apprécie, Jo Dekmine conviera, quand il prendra les rênes du Théâtre 140, Léo Ferré comme Barbara. Le lieu fut d’abord une salle paroissiale et afficha comme tout premier spectacle "Jeanne d’Arc" de Charles Péguy. Un an plus tard, en 1964, débarque Serge Gainsbourg, plus un débutant mais encore inconnu du grand public, pour six dates. Accompagné d’un guitariste, Gainsbourg chante, dos tourné à la salle, devant même pas une vingtaine de personnes chaque soir. La dernière date se voit annulée…

Piero Kenroll, dans son ouvrage "Gravé dans le rock", relève que "Dekmine est le premier à oser la pop-music dans ses locaux." Ainsi des Pink Floyd, déboulant les 4 et 5 mai 68 dans une "simple" camionnette, même si l’on a déjà affaire à un véritable "show", comme le compte rendu paru dans "La Dernière Heure" le 7 mai 1968 le relate. "Par ailleurs, des projections lumineuses forment une toile de fond dont les motifs sont censés compléter l’émotion suscitée par la partie sonore du show de Pink Floyd. Quant à la musique - terriblement bruyante -, elle se range dans la catégorie pop chère aux très jeunes." (1)

"Il n’était pas auteur, ni metteur en scène, ni producteur, mais il avait le flair. Un peu comme un éditeur", nous confie notre confrère Francis Matthys, qui a fréquenté, à Bruxelles, L’Os à Moelle comme le Théâtre 140 dès leurs débuts. C’est toujours avec plaisir qu’on écoute celui qui a arpenté, dans les années 60 et 70, de nombreuses salles de spectacle, relater ses souvenirs. Son sens de la formule, aussi. "Il n’a jamais eu la nostalgie de rien, l’expression ‘C’était mieux avant’ ne lui seyait pas du tout, accolons-lui, plutôt : ‘ce sera mieux demain’".

Des inconnus qui deviendront célèbres

Francis était dans la salle du 140 quand Michel Polnareff, simplement accompagné d’une harpiste, s’y produisait. Il cite, les uns à la suite des autres, tous ces artistes qui ont été à l’affiche alors qu’ils étaient encore inconnus. Jacques Higelin, Rufus et Brigitte Fontaine dans "Maman, j’ai peur" en 1967, devant une cinquantaine de personnes. "Jo Dekmine a été un des premiers à programmer du café théâtre", observe-t-il. Plus tard, il y aura "Les caisses" avec, dans le rôle principal, Pierre Richard et, au piano… Georges Moustaki. Le Café de la Gare, aussi, de Romain Bouteille avec Miou Miou, nue sur scène, et, à ses côtés, Coluche, toujours des inconnus à l’époque.

C’est au Théâtre 140 que Renaud effectue ses débuts. "Ça ne cassait pas la baraque, mais Dekmine y avait vu un futur grand…" En 1978, place au PIL de John Lydon. "Jo Dekmine ne plaçait pas un genre au-dessus d’un autre, poursuit Francis Matthys, c’était un esprit décloisonné. il était ouvert à tous les genres." De fait. (M.-A.G.)

(1) www.belgiumunderground.be.


Dekmine, le touche-à-tout

Chanson. Parmi les premiers à se produire dans la salle schaerbeekoise figure Serge Gainsbourg… devant un public clairsemé. Les grands noms de la chanson française ont presque tous défilé sur les planches du 140 : Léo Ferré, Barbara, Françoise Hardy, France Gall, Nougaro, Polnareff, Higelin, Annegarn, Sheller, Brigitte Fontaine... Et plus tard Emily Loizeau, Jeanne Cherhal... Tous sauf Brassens.

Rock et jazz. En 1967, le 140 accueille le premier des trois concerts que Pink Floyd donnera dans la salle (1968 et 1969). Suivront Frank Zappa en 1969, Black Sabbath un an plus tard. Mais aussi Queen, Yes, Soft Machine ou encore Public Image Limited. Sans oublier les jazzmen : Thelonious Monk, Al Jarreau, etc. Et les grands noms de la bossa nova !

Théâtre, danse, etc. Précurseur là comme ailleurs, Jo Dekmine fait découvrir au public bruxellois les ovnis que sont a priori le Living Theater, le Bread and Puppet, le Grand Magic Circus de Jérôme Savary, le choc de "La Classe morte" de Tadeusz Kantor. Il écume les festivals, prospecte partout, ramène des bijoux. Ouvre sa scène à Pina Bausch, à Maguy Marin, à Carlotta Ikeda, à la débutante Anne Teresa De Keersmaeker, au tout jeune Alain Platel, à Wim Vandekeybus. Il débusque aussi le talent d’un certain Joël Pommerat.

Humour. De tout grands humoristes ont aussi fait résonner les murs de la salle : Raymond Devos, Guy Bedos ou encore Pierre Desproges ont été des habitués. Le 140 a également accueilli Rufus, Romain Bouteille, Francis Blanche ou, plus récemment Christophe Alévêque, Anne Roumanoff, Stéphane Guillon, Alex Vizorek, etc.