Scènes

En janvier 2012, une certaine Monica Deconinck, SP.A, ayant dirigé pendant dix ans le CPAS d’Anvers et fraîchement nommée ministre fédérale de l’Emploi et du Travail, déclarait : "Il y a du travail pour tout le monde : les jeunes, les vieux et même les inadaptés sociaux."

De quoi galvaniser Marc Jobber qui se met bientôt à plancher sur un nouveau concept. Si "Je veux ce jooooob", projet d’émission de la RTBF en collaboration avec Actiris, est provisoirement mis en suspens en 2013, l’autoproclamé Joker de la dernière chance, ou Profiler de ressources humaines, lui, s’accroche et peaufine le "Plan Joker". Son défi est aussi sa promesse : un emploi sur mesure pour chacun.

Les quatre candidats tirés au sort et présents sur le plateau, "s’ils en veulent, […] quitteront la salle avec en poche des emplois taillés aux exactes mesures de leur personnalité", affirme le maître de cérémonie, enjoué, que nous avons vu en répétition à la Halte, à Liège, à une semaine environ de la première.

Questionner les limites

Jouant sur des concepts familiers, de la promesse socio-économique aux codes de la téléréalité, Yvonne Charlot a imaginé une "politique-fiction sur la manipulation des masses". Fondatrice du Kaléidoscope Théâtre (compagnie qui depuis 2008 travaille des matières en lien avec l’actualité, proposant des créations et une pratique théâtrale à des publics diversifiés), l’auteure et metteuse en scène a nourri "Plan Joker" d’abondantes recherches, notamment sur les techniques de recrutement.

"Il faut aller loin pour dépasser la réalité !" lance celle qui ambitionne ici de livrer aux spectateurs de quoi questionner leur pensée, leurs limites pour eux-mêmes ou pour autrui, leur positionnement face au démantèlement organisé de la protection sociale.

Inflation bureaucratique

Avec Mathieu Besnard, Valentine Gérard, Sarah Gilman, Aurélie Henceval, Pierre Lafleur et Bernard Lapierre, "Plan Joker" applique tant par la forme que sur le fond les principes qui se dégagent de l’inflation bureaucratique : un vocabulaire d’initiés, un grand nombre de chiffres - étalage de données et gage apparent de sérieux -, une profusion de formules toutes faites voire de sigles. Ainsi les participants se soumettront-ils notamment au test du quotient OPEA (pour Obédience, Prépotence, Empathie, Animosité) qui, avec d’autres outils, permettra à Marc Jobber d’établir pour chacun un profil type, afin d’ajuster au mieux l’emploi à lui offrir à l’issue du processus. A condition que celui-ci se passe sans anicroche…

C’est mercredi, le 2 décembre, qu’à la Cité Miroir sera bel et bien activé "Plan Joker", miroir tendu à nos opinions et à nos actes dans un monde ponctué de slogans.


Créateur d’alibi, clown d’enterrement…

L’anthropologue et militant anarchiste américain David Graeber publie en 2013 dans "Strike ! Magazine" "On the phenomenon of bullshit jobs", article où il dénonce la bureaucratisation de l’économie, en sonde les racines pour expliquer la prolifération des "boulots à la con". Sa prose sera abondamment relayée et commentée.

Un boulot à tout prix : c’est sur cette aspiration présentée comme légitime, ainsi que sur d’effarantes réalités (dont rend notamment compte le journaliste Didier Cros dans le documentaire "La Gueule de l’emploi"), que s’est appuyé le Kaléidoscope Théâtre pour concevoir "Plan Joker".

Faiseur de file, promeneur de chien sont des jobs qui existent déjà. On peut en inventer à l’infini : tireur de ficelles, prêteur de main forte, chercheur de poux, berceur d’illusions, peigneur de girafe…


Liège, Cité Miroir, du 2 au 5 décembre, à 20h (le vendredi 4 aussi à 13h30). Durée estimée : 90 min. Infos & rés. : 04.230.70.50, www.citemiroir.be

Egalement à la Halte, les 14 et 15 janvier. Infos & rés. : 04.332.29.60, www.lahalte.be

En savoir plus sur le projet, sa genèse, ses références : www.planjoker.be