Scènes

Anne Teresa De Keersmaeker a recréé « A Love Supreme » sur la musique de John Coltrane. Splendide.

Jeudi soir, à la création au Kaaitheater à Bruxelles, ce fut comme un coup de tonnerre, un long éclair d’énergie et de beauté. Une claque qui vous éveille à la magie et la tendresse du monde. Une petite heure pleine de grâce et de mouvement. Magique.

Anne Teresa De Keersmaeker, en co-création avec le danseur et chorégraphe catalan Salva Sanchis, y présentait sa nouvelle version de « A Love Supreme » sur le musique éponyme de John Coltrane. Ils avaient créé cette pièce en 2005, accompagnée alors d’une chorégraphie sur une musique indienne. Cette fois, « A Love Supreme » occupait seul la soirée comme il le méritait.

C’est un monument du jazz, sorti en décembre 1964 comme un long cri, un chant religieux d’amour, de rage et de douceur. Ce quatuor de Coltrane est un torrent fou de notes mélangé à des solos qui font frissonner. Une vaste prière qui touche souvent à la transe.

ATDK associe aux quatre musiciens, quatre danseurs. Le morceau de Coltrane est lui-même divisé en quatre parties. Le chiffre 4 apparaissant ici comme les côtés d’un « carré magique ».

En 2005, elle avait choisi deux femmes et deux hommes dans une attirance/opposition. Ici, ce sont quatre hommes, de nouveaux et prodigieux danseurs : José Paulo dos Santos, Bilal El Had, Jason Respilieux et Thomas Vantuycom.

A chacun son double

Les dix premières minutes, ils dansent en silence, ébauchant les gestes qu’ils feront plus tard. La tension est perceptible. On attend l’orage de musique qui va éclater.

Dès que la musique de Coltrane jaillit, la danse n’arrête plus, elle déferle comme le flot de musique. Le saxophone de Coltrane a son incarnation en un danseur, comme le piano de McCoy Tyner, la contrebasse de Jimmy Garrison et les percussions d’Elvin Jones. Chaque instrument a son « double ».

Ils dansent seuls ou en quatuor, unis ou désunis, comme le font les musiciens. Ils montrent la fragilité, le don, l’ode à la vie, la méditation, l’énergie, la peine. La musique se termine par la douceur et le lien apaisé entre les danseurs. 

© Herman Sorgeloos

ATDK a toujours eu un rapport intense à la musique. Ici, avec cet album légendaire, dans une de ses rares incursions dans le jazz, elle parvient à marier le génie de John Coltrane, y compris ses improvisations, au génie des corps, de la danse, y compris leurs improvisations en réponse.

Jamais la danse ne vient illustrer la musique. Elle se fait intercesseur pour donner corps à la magie des notes. La musique se fait chair. La prière de Coltrane se fait humanité.


Bruxelles, Kaaitheater, jusqu’au 4 mars. Infos & rés.: 02.201.59.59, www.kaaitheater.be 

Ensuite en tournée européenne (Paris, Gand, Florence, Toulouse, Stuttgart...). Infos : www.rosas.be