Scènes

"On a pris le bus et on est allé à la mer.” Dans la petite salle du Théâtre le Public, dont le fond de l’air est un peu cru en ces temps de regain hivernal, la comédienne Magali Pinglaut sort cette petite phrase d’une voix posée et un peu hésitante. Bonnet bordeaux sur la tête, manteau brun chiné et écharpe bordeaux jetée sur les épaules, elle se tient face au public, le visage éclairé par un rai de lumière un peu froide, faisant frôler les bouts de ses doigts les uns contre les autres. Derrière elle, un grand container est dressé en oblique de manière à arriver juste au-dessus de sa tête. Une scénographie et des costumes signés Renata Gorka.

Cette petite phrase, tout un chacun a, un jour, pu la prononcer. Sauf qu’ici, “pourquoi aller à la mer, maman  ? Il y a école demain  !”

“20 euros, toutes mes économies”

Quelques années après la création de “Bord de mer” au Public, la pièce tirée du roman de l’auteure française Véronique Olmi est à nouveau au programme, avec une nouvelle mise en scène de Michel Kacenelenbogen.

De cette mère, dont on comprend vite le passif douloureux et chaotique, on ne connaîtra que l’histoire qu’elle va conter pendant près d’1h20, cette journée à la mer avec ses deux garçons, Stan(ley), 9 ans, et Kevin, 5 ans.

Pour cette famille monoparentale, l’angoisse et la cruauté du monde se révèlent dans les petits gestes du quotidien. “J’ai donné 20 euros, toutes mes économies, pour payer le bus”, lâche-t-elle. C’est le soir. Un enfant à chaque main, elle va s’asseoir à l’arrière du car. La pluie cogne contre les vitres. Comme pour effacer le reflet de leur visage

Perdus dans une ville froide, trempés, ils rejoignent leur hôtel : un clapier “marron comme la boue”, où leur chambre est à peine assez large pour contenir un lit. Sur lequel elle jette le reste de sa maigre fortune  : 12 euros et quelques centimes. Que des pièces.

Le matin, cette saleté de pluie n’a décidément pas renoncé à tomber. Les estomacs gargouillent. Elle les emmène voir la mer. Ils sont seuls sur le sable. Le calme avant le drame.

Poignant, glaçant et oppressant

Au fil de son récit, Magali Pinglaut livre un monologue poignant, glaçant et oppressant, où transpirent la solitude et la détresse de cette mère totalement larguée et laissée-pour-compte, âme errante d’une société consumée par le capital et l’individualisme. Une vie brisée, devenue presque invisible, que l’actrice interprète avec d’autant plus de force qu’elle adopte un ton monocorde, jouant plutôt sur les expressions de son visage, et reste debout, confinée au seul décor du container.

Bruxelles, le Public, jusqu’au 31 mars. Infos et rés.  : 0800.944.44, www.theatrelepublic.be