Scènes Son solo "Au courant", monté et joué sur tapis roulant, met le théâtre et la vie en mouvement. Un régal. Critique.

Membre du collectif bruxellois Tristero depuis 2002, et à ce titre régulièrement complice de son pendant francophone Transquinquennal (on l’a vue notamment dans le grand lit de "L’Un d’entre nous" et le motel de "La Estupidez"), Kristien De Proost est actrice, auteure, metteuse en scène. En 2013, elle créait aux Kaaistudio’s "Toestand", autobiographie théâtrale non exempte de fiction - car l’une n’empêche pas l’autre. La version française de son solo (traduction de Martine Bom), créée au Printemps des Comédiens, à Montpellier en 2015, a déjà tourné en France. C’est au Petit Varia qu’on la découvre à Bruxelles - surtitrée en néerlandais et en anglais.

Musée à moquette

La scène est transformée par Marie Szersnovicz en salle de musée désuète, avec moquette citrouille, objets, vitrines. On sera invité, au terme du spectacle, à les voir de plus près. En attendant, elle est là, au milieu, sur un tapis roulant. En mouvement. Courant à petites foulées souples, elle détaille d’abord son physique, développe ensuite, décrit, dévie, digresse, nous entraîne dans son sillage. 


Si la métaphore est efficace (le temps qui file, les rythmes effrénés auxquels on se soumet, voire le "marche ou crève" qui, depuis quelques jours, a pris un sens nouveau), la course sans répit dit aussi le corps, sa puissance, ses limites, sa présence, ce qui lie les vivants dans le moment de la représentation, côté scène et côté salle. Sont réunis le théâtre et la vie - dans ce qu’elle a de plus intemporel et de terriblement contemporain. Comment ne pas penser aux existences dévoilées et/ou mises en scène sur les réseaux sociaux ? 

Sous l’œil impassible d’un gardien qui règle aussi la vitesse du tapis roulant, Kristien De Proost tisse données objectives, confessions banales, révélations honteuses. Construits à la lisière de la performance et de l’art plastique - les autoportraits de Lucian Freud l’ont inspirée -, action et discours ainsi articulés révèlent une écriture singulière et un résultat osé, désopilant et ombrageux, d’une sophistication étourdissante au service d’une délicieuse évidence.

"Réaliste, optimiste et timide"

Elle aime - en vrac - les cartes et les plans, le doute, les enfants au regard sérieux, les maths "car elles commencent en comptant et se terminent dans l’infini", tout les aliments croustillants, et se faufiler à vélo dans la circulation. Elle a les cheveux châtain, de petits pieds, de petites mains, des genoux tordus, des fesses rebondies, et des dents inégales qu’elle dissimule quand on la prend en photo. Son regard a "quelque chose de triste et de fier". Elle hait le gris, les limites, les diminutifs, le ketchup, ses "oreilles riquiqui où n’entre aucun écouteur", sa maladresse, sa témérité, "que les hommes qui ont des opinions sont intelligents et les femmes qui ont des opinions pénibles"

Elle est myope, intelligente, "réaliste, optimiste et timide". Elle a calculé le jour et l’heure de sa mort en vertu de l’espérance de vie des femmes en Europe occidentale. Il lui arrive de se cacher "derrière une fausse gravité". Elle aurait adoré faire naître un vrai nuage sur scène. Elle veut s’"effilocher et ne jamais pouvoir être entièrement rassemblée"

Elle est femme variable, humain pétri de contradiction. Elle est vivante et nous rappelle de l’être aussi.

Bruxelles, Petit Varia, jusqu’au 12 mai, à 20h. Représentations uniquement les mardis, jeudis et vendredis. Durée : 1h10. De 7 à 21 €. Infos&rés. : 02.640.35.50, www.varia.be