Scènes Fidèle à l’esprit du KFDA depuis ses débuts, l’édition 2017 s’est ouverte en brouillant résolument les frontières. Atmosphère et critiques.

C’est sur le mode performatif que le Kunsten lançait son week-end d’ouverture, vendredi, avec son partenaire Wiels et les lieux environnants : Brass et Rosas. Un petit kilomètre carré, étiré entre la voie de chemin de fer et la ligne de tram, où égrener un premier chapelet de découvertes.

Tandis que les étudiants de Parts - l’école fondée et dirigée par Anne Teresa De Keersmaeker - accueillaient le public dans leurs studios ouverts, Tetsuya Umeda livrait dans la salle des machines du Brass, et jusqu’à ses espaces extérieurs, ses "Composite : variations". La déambulation de quelques performeurs, semée d’objets ordinaires (lampes, récipients divers, câbles, tourne-disque, réchaud, œufs…) et de sons amplifiés, se mue en sarabande scandée, se disloque ici, se reforme ailleurs, pousse jusqu’au terrain inondé voisin, ajoutant à sa faune et sa flore un gigantesque ballon d’argent et d’étranges arpenteurs. Le public suit, circule, partie du tout hétéroclite et ludique, interrogatif et poétique, qui se joue pour lui, avec lui, entouré de la ville et ses échos. Dans son laboratoire ouvert, Tetsuya Umeda fait bouillonner l’art vivant (encore le 10/5).

© Titanne Bregentzer / RHoK

L’art en question est aussi le propos de Lili Reynaud Dewar, qui associe monde muséal - artiste, activiste, curateur, public, critique... - et musique dans son "Petit opéra tragique des images et des corps dans le musée". Fictionnalisé, écrit et chanté dans un anglais approximatif, tâtant de la parodie, le sujet se dilue dans sa propre caricature.

Action et réflexion

Présent tout au long du festival avec un concert différent chaque vendredi, une installation et des répétitions ouvertes, Tarek Atoui, artiste son et compositeur, développe une pratique où "repenser notre compréhension de l’écoute". Son projet "Within", en cours depuis six ans, comporte un instrumentarium élaboré avec des personnes sourdes et malentendantes. Le premier concert de la série, au Rosas Performance Space, mêlait les spectateurs, entendants ou non, pour une expérience inclusive et plurielle. Où l’on éprouve que le son se comprend non seulement par le canal auditif, mais aussi par le corps tout entier, par la vue, par le toucher. L’écoute prend ici tout son sens et requiert l’éveil des sens.

© Thor Brødreskift

Ce sera aussi le cas samedi avec "Beyond the Codes, un voyage par-delà la pensée", avec notamment un film de Melanie Bonajo et des interventions poético-politiques de Mykki Blanco. Une exploration du fossé entre l’exception et l’excès, de la fiction comme matériau de construction de nos identités, du langage et de l’action pour répondre aux silences assassins. Un voyage gustatif aussi, car, comme le souligne Lars Kwakkenbos (curateur de la soirée avec Daniel Blanga Gubbay), le mot symposium, venu du grec, se réfère à l’ami avec qui l’on boit. Ainsi, autour de longues tables de banquet, entre camarades et inconnus, aura-t-on parcouru des territoires multiples, les papilles et la pensée aux aguets.

La veille, le Wiels faisait le plein pour une fête d’ouverture débridée. Samedi soir était inauguré le Centre du festival, au Palais de la Dynastie. Fête et foule de nouveau, performances comprises et frontières plus perméables que jamais.




Introspection chez Marcelo Evelin, lutrins et trompettes avec Marelene Monteiro Freitas

Longtemps installé à Amsterdam, le chorégraphe brésilien Marcelo Evelin est un habitué du Kunsten. "Matadouro" (2012) montrait une transe harassante de danseurs tournant en rond jusqu’à l’épuisement. En 2013, il invitait les spectateurs à se mêler aux danseurs sur un ring.

Cette année, "Dança Doente" crée un pont curieux entre le Japon et le Brésil. Marcelo Evelin a mené des recherches au nord-est du Japon sur un maître oublié de butô, danse introspective. Et il y a vu des liens a priori impossibles entre cet art proche de le performance et celui de son pays d’origine, le Nordeste brésilien. La même manière d’envisager, par la danse et la transe, la mort à venir, la souffrance. C’est du moins ce qu’on croit comprendre d’un spectacle qui laisse les spectateurs en rade. Il n’y a pas d’émotion qui s’en dégage.

© Mauricio Pokemon

La dizaine de danseurs semblent tous isolés l’un de l’autre, avec leurs mouvements lents, répétés à l’infini, de personnes souffrantes et dans leur bulle. De cela, surgit une danse butô, l’opposition entre les corps défaits derrière un rideau à moitié abaissé et un corps immobile, une Brésilienne qui défile en manteau rouge, des réminiscences du candomblé, le vaudou brésilien, avec un danseur en costume de paille, un combat très sexuel de deux hommes en miroir (Caïn et Abel ?).

La musique hypnotique n’aide guère à dépasser l’impression de lenteurs et de répétitions. Malgré quelques rares belles images, un spectacle quasi égotiste qui échoue à nous atteindre.

Esthétique de l'excès

L’aveuglement, la folie et le désir de paix cohabitent dans l’œuvre d’Euripide qui a inspiré à Marlene Monteiro Freitas - autre habituée du KFDA - sa nouvelle création, les "Bacantes". La chorégraphe, une des personnalités les plus extravagantes et attachantes des scènes actuelles, associe musiciens et danseurs dans ce nouvel ovni qui pulvérise les frontières de la normalité. Les yeux roulent, les faciès se tordent, les corps progressent par saccades, les voix répondent aux instruments, l’animal en chacun tutoie la sophistication extrême de l’humain, la vérité de ses instincts digérée en musique.

© Filipe Ferreira

Les lutrins emblématiques de l’orchestre deviennent béquilles, pagaies, balai... Un entonnoir sur un tuyau permet d’écouter le cœur d’un danseur. Les trompettes tâtent de la facétie. Un avatar de Louis Armstrong rhabille de ragga une séquence d’anthologie. La folie ici est une matière, une manière, un matériau plus qu’une menace. Si le spectacle souffre en son centre d’une légère baisse de régime, il remporte la franche adhésion du public au terme d’un "Boléro" revisité, fantasque, fanfaron, phénoménal.


Les spectacles de Marcelo Evelin (au Kaaitheater) et Marlene Monteiro Freitas (aux Halles de Schaerbeek) se jouent jusqu’à lundi. 

Kunstenfestivaldesarts, Bruxelles, jusqu’au 27 mai. Infos & rés. : 02.210.87.37 ou www.kfda.be