Scènes Bilan

Moins ébouriffantes que les éditions précédentes, les Rencontres jeune public 2010 peuvent cependant quitter la scène la tête haute. Près de la moitié des trente-sept spectacles présentés au cours de cette semaine à Huy ont retenu notre attention et certains d’entre eux furent de véritables coups de coeur. Que l’on songe au "Bureau des histoires" par le Théâtre du Tilleul, au "Roi sans royaume" par l’Agora théâtre, à "La Rose blanche" par le Copeau et la Compagnie pour rire, aux "Disparus" coproduit par les Mutants et l’Ensemble Leporello , à "Madame Bovary" par les Karyatides ou encore à "L’Ennemi" par la compagnie Mic Mac. Que de noms étranges pour des compagnies professionnelles qui ont choisi de sensibiliser les enfants au théâtre et qui mettent un point d’honneur à considérer le jeune public comme un spectateur à part entière. Comme l’écrivait Marcel Cremer, fondateur de l’Agora Théâtre : " Si c’est aller au restaurant pour y manger ce qu’on mange tous les jours, mieux vaut ne pas y aller. Si quelqu’un va au théâtre dans l’espoir d’y retrouver du connu ou du ruminé, il lui manque la condition pré-requise la plus importante : la faim du nouveau, de l’inconnu, de l’étrange ( ). Certains auteurs et acteurs préfèrent vendre aux enfants des filets panés. Personnellement, je préfère leur présenter du poisson et leur expliquer comment on enlève les arêtes. Le poisson frais est bien plus sain ( ), il nous parle beaucoup mieux de la vie ( ) Aller au théâtre, c’est faire quelque chose pour la première fois ( ) Chaque représentation est unique. Merveilleuse. Fantastique. Passionnante. Mais cela comporte des risques de complications, parce que c’est la première fois. A cause de cela, tout est unique, nouveau, autre, INCONNU."

Tout qui découvrira "Le Roi sans royaume" réalisera à quel point il ne s’agit pas de paroles en l’air. L’Agora théâtre y propose en effet un vrai spectacle pour enfants, drôle, enjoué, tendre, poétique et raffiné. Une scénographie circulaire enveloppe le spectateur et lui permet de vivre la pièce à part entière, de partir dans le rêve, de s’élever au-delà de la banalité du quotidien, d'apprécier le jeu des comédiens, la pureté du texte, la beauté des costumes et des musiques avant de s’en aller les pieds dans les prés et la tête dans les étoiles. Des royaumes comme celui-là, on veut bien en perdre tous les jours.

Pionnier en jeune public, le Théâtre du Tilleul défend la même logique depuis plus de vingt ans et confirme avec "Le Bureau des histoires", une petite merveille, son amour de l’enfance, de la belle ouvrage, de la littérature et d’un théâtre exigeant. Nous n’en attendions pas moins de ces deux compagnies réputées. Dans le même souci de précision et de perfection, "La Rose blanche", "Disparus", "L’Ennemi" ou "L’Accueil d’Ismael Stamp" - autant de spectacles signés, la plupart du temps, par les plus anciennes compagnies ! - comblent le jeune spectateur grâce à leur intelligence, leur humour et leur propos. Car il a beau s’agir de théâtre pour enfants et adolescents, il n’y est pas moins question de tyrannie, de guerre, de survie, de crise économique, d’immigration ou de drames familiaux. Aucun sujet tabou, que du contraire. Par ailleurs, les Rencontres 2010 ont été marquées par un bon niveau de jeu d’acteurs et par plus de propositions pour les ados.

Pour rappel, le théâtre jeune public a pour mission de permettre à tous les élèves de la Communauté française d’avoir accès au théâtre, grâce à l’école. Pour l’heure, 500 000 jeunes - soit un enfant sur quatre - sont concernés. Voilà pourquoi l’aide à la diffusion et les Rencontres sont tellement importantes, avec leurs coups de cœur et de griffes. Elles permettent aux professionnels du secteur - artistes, enseignants, programmateurs - de découvrir les nouvelles créations appelées à tourner dans les écoles, théâtres et centres culturels belges ou étrangers dans les trois années à venir. Cette année, 24 spectacles ont eu d’office accès aux Rencontres et 15 productions ont été sélectionnées par la Commission de concertation du théâtre à l’école. Présidé par Janine Le Docte de la Cocof, le jury a décerné ses prix (voir ci-contre), une tradition ambivalente qui renvoie parfois les compagnies à leur propre enfance et à la remise des bulletins. Bigre.