Scènes Après "Terre noire" sous la direction d’Irina Brook (jusqu'à ce vendredi au Théâtre de Namur, et le 22 février à Wolubilis), la comédienne sera en avril, au Varia, à l’affiche dans "Les Événements". Rencontre.

Romane Bohringer le reconnaît : ces douze derniers mois forment son année du réel. La fin du "Ballon rouge", pièce traitant des Brigades rouges jouée avec son père Richard Bohringer, la création de "Terre noire" et de "Lampedusa Beach", toutes deux sous la direction d’Irina Brook, bientôt la reprise des "Evénements", une mise en scène de Ramin Gray : "C’est une coïncidence, ces sujets-là ont frappé à ma porte." 


De passage à Namur avec "Terre noire", la comédienne, que l’on voit désormais plus sur les planches qu’à l’écran, reconnaît avoir intensifié sa présence au théâtre ces dix dernières années. "Le théâtre a été fondateur pour moi. A cause ou grâce aux ‘Nuits fauves’ , je suis devenue une actrice de cinéma, mais j’ai vite repris les tournées, intégré des troupes. J’ai l’impression que mon potentiel se déploie plus au théâtre qu’au cinéma."

La clé est sans doute à trouver dans la fidélité aux metteurs en scène. "En tout cas, je l’ai mieux réussie au théâtre qu’au cinéma ! J’ai toujours pensé que l’amour, l’amitié et le théâtre se mêlaient, quand l’abandon des réalisateurs me heurtait. J’ai mis du temps à mûrir et à ne plus prendre cela comme une trahison. Au théâtre, j’ai toujours travaillé une deuxième fois, une troisième fois, voire une neuvième fois - comme avec Pierre Pradinas. Il représente quinze ans de ma vie. On se trouve des familles qui racontent un théâtre qui vous correspond. Avec Pierre, je ne lis même plus les pièces qu’il me propose, je fais confiance à son ambition de m’emmener vers des horizons différents."

Retrouvailles

Avec Irina Brook, c’est d’ailleurs une envie de retrouvailles qui l’a motivée, plus de dix ans après avoir enchaîné "La Ménagerie de verre" de Tennessee Williams (2000/2001) et "La Bonne âme de Se-Tchouan" (2003/2004) de Bertolt Brecht. Concernant le côté engagé de "Terre noire" (lire ci-dessous), Romane Bohringer préfère mettre en avant l’interprète en elle plutôt que la citoyenne. "Je ne suis pas quelqu’un de militant parce que je suis de nature discrète et que je me sens illégitime. Je pense, je vis des choses, je suis sensibilisée, rien de plus. Mon seul mérite, c’est d’avoir une idée assez morale de mon travail. Du coup, je fais attention à ne pas jouer n’importe quoi." 


"Terre noire" est une commande qu’Irina Brook a faite au jeune auteur italien Stefano Massini. "Elle a été le moteur, moi je suis une interprète, et à un moment nos désirs se rejoignent : elle voulait aborder certains travers de la mondialisation, j’avais besoin de parler du monde qui m’entoure. C’est une contribution modeste."

Un écho nécessaire

D’engagement, il sera encore question dans "Les Evénements", créé en avril 2016 lors du festival Ring (Nancy) et présenté au Varia (Bruxelles) en avril prochain. La pièce du Britannique David Greig s’inspire du meurtre de masse (77 personnes) perpétré par Anders Breivik en Norvège en juillet 2011 mais fait également écho aux récents attentats. 

Dans ce cas, Romane Bohringer s’est battue pour s’approprier le projet. "C’était tellement bouleversant de trouver en ce texte un écho au cri que j’avais en moi après les attentats : je n’ai pas trouvé d’autre moyen de l’exprimer que par la scène." Plus que jamais, elle croit "à la vertu du théâtre, au choc émotionnel de l’intimité qu’il suscite".

"Terre Noire", Namur, Théâtre royal, jusqu’au 27 janvier. Durée : 1h20. Infos & rés. : 081.226.026, www.theatredenamur.be - Aussi à Bruxelles, Wolubilis, le 22 février. Infos & rés. : 02.761.60.30, www.wolubilis.be

"Les Événements", Bruxelles, Varia, du 18 au 22 avril. Infos & rés. : 02.640.35.50, www.varia.be


Trahir la terre, c’est se trahir

Critique. "Mon père disait que les graines sont aussi vieilles que nous. Si nous les trahissons, nous nous trahissons aussi." Jusque-là, Hagos Nassor (Pitcho Womba Konga) et sa femme Fatissa (Babetida Sadjo), tous deux vibrants d’humanité, vivaient de la culture de la canne à sucre. Mais ils ne résisteront pas à l’offre d’Earth Corporation (un clone de Monsanto) et aux dollars promis. Or la réalité les rattrape vite : la chimie détruit leur terre, cet héritage familial qu’ils n’ont su préserver. Ce jeune couple de Sud-Africains se retrouve endetté, pris au piège d’un agent commercial (Jeremias Nussbaum) à la solde du cynique avocat (Hippolyte Girardot) de la multinationale, bien malgré le dynamisme de leur avocate (Romane Bohringer). Les trente et un tableaux composant "Terre noire" permettent d’alterner les atmosphères et de jouer sur les lieux et la temporalité. 

Direct et efficace, le texte de Stefano Massini, traduit de l’italien par Pietro Pizzuti (une formule efficace, comme en témoignait à la fin de la saison passée "Lehman Trilogy"), ne dépasse ici ni le constat du péril, ni le manichéisme de la situation. Malgré son potentiel, la mise en scène d’Irina Brook peine à toucher véritablement.