Scènes

Entretien

En Belgique, le nom de Stéphane Guillon n’est sans doute pas très connu. Il faut dire que l’humoriste passe rarement chez Arthur ou Drucker pour faire la promo de son dernier spectacle - pas étonnant, l’humoriste dénonçant violemment l’épidémie de "druckérite aiguë" qui frappe le PAF. Pour le voir ou l’entendre chez nous, il faut être abonné à Be TV - il est chroniqueur dans "Salut les Terriens" d’Ardisson, pourtant diffusé en clair sur Canal + en France - ou, comme 35 000 Belges, se brancher en longues ondes sur France Inter. C’est là, dans la tranche info matinale de Nicolas Demorand, que sa notoriété a explosé, même si le bonhomme s’était déjà fait remarquer aux côtés de Stéphane Bern dans "Le fou du roi" sur Inter ou dans "20 h 10 pétantes" sur Canal +, à coups de portraits assassins de l’invité du jour (1).

On en oublierait presque qu’avant d’être un chroniqueur très demandé, Stéphane Guillon est un comédien - on l’a vu notamment dans "Comment j’ai tué mon père" d’Anne Fontaine -, qui vient jouer son one-man-show "En avant la musique ! Formule épicée" à Bruxelles, demain soir au Théâtre 140.

De formation classique, le comédien, dont la carrière ne décollait pas au cinéma ou à la télévision, s’est finalement tourné vers l’humour. Comme il l’expliquait lors de son passage à Bruxelles il y a quelques semaines, suivi par une équipe d’"Envoyé Spécial". Après d’autres humoristes plus consensuels comme Nicolas Canteloup ou Franck Dubosc, France2 lui consacrera en effet prochainement un portrait, preuve de sa notoriété grandissante en France. "Au départ, ma référence, c’était Palmade. Ce qui m’a totalement dépucelé par rapport à l’humour noir, c’est quand Michel Müller m’a proposé de travailler pour lui sur les "Fallait pas l’inviter" pour Canal. Il y avait un cahier des charges : sperme, sang, meurtre, viol Il fallait être bête et méchant. Comme c’était pour Michel, ça m’autorisait à pousser les feux plus loin. J’y ai trouvé un certain plaisir. Ça m’a aidé à trouver mon style, m’a encouragé à aller un peu plus loin."

Aujourd’hui, il pratique en effet un humour noir d’encre, féroce, totalement incorrect, voire déplacé, comme il s’en explique d’entrée de jeu dans un spectacle acerbe, d’une méchanceté jouissive. C’est en effet sa marque de fabrique, dont on retrouve toute l’essence dans ses chroniques pour France Inter. Du lundi au mercredi, juste avant le journal de 8 h, Guillon livre en direct son humeur (1), bien sentie, le plus souvent en phase à l’actualité dont il est question à l’antenne avant et après lui. "J’ai remarqué que j’étais dans un tel carrefour d’information, juste après un journal, un billet politique et avant un autre journal, que si je ne traitais pas le sujet qui passionnait le plus l’opinion, ça intéressait moyennement les gens."

Dans la ligne de mire

Ainsi, hier matin, apportait-il avec second degré "toute sa solidarité à son collègue Gad Elmaleh", qui a déclaré soutenir le bouclier fiscal, sérieusement remis en cause en France, y compris dans les rangs de la majorité. Nicolas Sarkozy et les siens sont en effet la cible principale de Guillon. A tel point que le président français s’en serait plaint à la suite de l’"Affaire DSK". Le président du FMI Dominique Strauss-Kahn avait en effet apprécié moyennement le billet que lui avait consacré Guillon. De quoi redoubler les ardeurs du trublion qui, mardi, commentait par exemple les vacances de milliardaire payées au président français par un banquier mexicain mafieux

Président aux destinées des chaînes publiques, ami des patrons de chaînes privées, Sarkozy serait-il une menace pour la diversité et pour sa carrière ? Peut-être quand on sait qu’une des raisons invoquées par Sarko pour ne pas renouveler le mandat de François Cluzel, patron de Radio France, est le fait qu’il laisse carte blanche à Guillon. Lequel ne semble pas trop inquiet cependant "Si j’étais Sarkozy, je me dis que je laisserais des gens comme Guillon et d’autres travailler parce que ce serait ma caution. Je verrouillerais ailleurs "

L’humoriste est même très reconnaissant à Sarkozy de lui offrir le sel de ses chroniques. "J’ai dit que je plaignais vraiment mes collègues humoristes américains le jour où Obama est passé Avec George Bush, ça a été extraordinaire, les talk-shows ont eu beaucoup de succès Les gens ont envie d’entendre des gens dézinguer le pouvoir, l’establishment, Sarkozy. C’est vrai qu’il donne du travail à personne sauf à nous. Mais il est très intelligent. Il sait mettre les gens dans sa poche pour les tuer ensuite. Il est en hyperactivité et a des gens autour de lui comme Frédéric Lefebvre, un gros bourrin, qui lâchent connerie sur connerie. C’est une énormité tous les jours pratiquement. Pour nous, c’est du grain à moudre. Mais comme disait Beaumarchais : Je m’empresse de rire pour éviter d’en pleurer."

En commentant ainsi l’actu au jour le jour, l’humoriste ne se transforme-t-il pas en éditorialiste ? "C’est l’écueil. Je dois faire un boulot de journaliste, lire les journaux, vérifier les infos. Mais en même temps, on me demande d’être drôle. Je ne suis pas là pour dire ce que je pense de Kouchner, même si j’en aurais envie parfois et que je le fais par le biais d’une petite phrase. Mais je suis là à 98 pc pour faire rire. Tant mieux si je fais aussi réfléchir "

Trois billets par semaine à la radio, une chronique à la télé, un spectacle à jouer sur scène : le bonhomme ne chôme pas ! et, malgré l’élégance et l’aisance d’écriture apparente - que certains comparent, à tort selon lui, à Desproges -, Guillon peine "Je suis tout seul et j’en chie Il y a un goût pour l’écriture mais surtout beaucoup de travail. Je passe par des moments parfois très difficiles où j’appelle Inter en disant je serai pas là demain. Je suis un laborieux." Ça rassure

"En avant la musique", vendredi 20/3 à 20 h au Théâtre 140. Réserv. : 02.733.97.08.

(1) Ces portraits sont compilés dans "Stéphane aggrave son cas", coédité par Canal + et France Inter chez Points (252 pp., 6,50 €).

(2) "L’humeur de Stéphane Guillon", disponible en podcast sur Web www.franceinter.fr.