L’art peut donner un visage à la crise

Guy Duplat Envoyé spécial à Avignon Publié le - Mis à jour le

Scènes

Si cette édition du Festival d’Avignon laissera peu de souvenirs impérissables, elle fut marquée par l’abondance exceptionnelle de spectacles évoquant la crise économique et financière. Ostermeier en faisant même un sujet de débat avec le public lors des représentations de "L’ennemi du peuple" d’Ibsen. Un acteur y dit que "ce n’est pas l’économie qui est en crise, mais que c’est l’économie même qui est la crise".

Bruno Meyssat choisissant comme titre de son spectacle, "15 %", soit le rendement suicidaire que demandaient les actionnaires des hedge funds. Nicolas Stemann montant lui un texte de la Prix Nobel Elfriede Jelinek décortiquant le système bancaire. Dans ce spectacle, écrivait "Le Monde", "c’est la dimension tragique de la crise financière qui est apparue dans toute sa nudité : le rien sur lequel a investi notre époque et qui ne produit que du rien." Le "foutoir mené de main de maître" qu’est ce spectacle avait donc un sens : "désacraliser la représentation théâtrale pour mieux inviter à désacraliser le dieu Argent". En s’intéressant à la crise, ces metteurs en scène jouent leur rôle. John Berger, l’écrivain britannique et francophile associé à ce Festival, dit qu’il faut "écrire pour être témoin de son temps et refuser une tyrannie sans visage".

Le peintre Gerhard Richter, dont la rétrospective au Centre Pompidou est magnifique, a aussi suivi cette voie. Il a parfois choisi de donner un visage aux acteurs du monde. Il ne juge pas, ne glose pas, mais il crée un récit pictural qui peut parler aux spectateurs. Au Centre Pompidou, une salle est consacrée aux tableaux noir et blanc qu’il a peints à partir des photos des membres de la bande à Baader morts en prison. On voit une femme pendue dans sa cellule, une autre étendue sur le dos, morte. Richter ne veut pas juger de la pertinence ou non de ce mouvement meurtrier, mais il rend présent cet engagement en le présentant sous forme de peintures comme religieuses. Souvent accrochées en trio, comme des triptyques d’église, elles donnent un visage au "terrorisme".

John Berger dit que la "tyrannie actuelle" n’a pas de visage. Elle est virtuelle. Il n’y a pas de Fürher à haïr ou de Big Brother caché. Mais il y aurait des lois économiques qu’on dit irréfutables, qui s’imposeraient à tous, qui nous gouvernent et qui justifieraient l’exclusion croissante et les écarts de richesses sans cesse plus grands.

L’art a alors comme objet possible (parmi tant d’autres) de réinventer des récits dans ce monde virtuel, de créer des personnages avec lesquels on peut s’identifier ou s’opposer, de tenter de percer l’obscurité qui nous entoure, de laisser une place aux questions, à l’utopie, face à ce qui est présenté comme inéluctable. Parler ainsi de la crise, l’incarner dans un récit, dans des personnages, dans des peintures, c’est alors marquer une petite victoire contre l’humiliation de nous faire croire qu’on ne peut rien faire pour penser l’avenir.

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