Scènes Retour sur l’édition 2018 du Festival TransAmériques, ses fulgurances, sa pertinence.

Pour être une vertu en matière festivalière, l’éclectisme n’empêche pas la cohérence. Pas plus que celle-ci n’entrave l’amplitude des propositions. Avec 25 spectacles en provenance de 13 pays (de l’Afrique du Sud à la Chine, de la Belgique à l’Islande), le FTA 2018 - le 4e sous la direction de Martin Faucher, successeur de Marie-Hélène Falcon - n’a de cesse d’embrasser des horizons où les réalités se frottent à la fiction, où foisonnent les questions sur une époque de frictions.

"A l’avant-garde depuis toujours"

Alors que l’Europe célèbre le jubilé de Mai 68, 2018 marque au Québec les 70 ans du manifeste du Refus global, dont le 12e FTA tire nombre des phrases qui ont illustré son programme et pavoisé la ville. "A l’avant-garde depuis toujours" : lancé comme une boutade, ce slogan est resté, en écho aux jeunes artistes qui, en 1948, revendiquaient des formes neuves. Or qu’est-ce que l’avant-garde signifie encore aujourd’hui ?

"Il y avait des avant-gardes esthétiques depuis l’après-guerre jusque vers 1980, estime Martin Faucher. Ensuite on a commencé à hybrider, à revisiter. Et je ne suis plus certain qu’on puisse parler encore d’avant-garde artistique. Par contre, je revendique la position de l’avant-garde sociale, citoyenne, politique : être au premier front pour voir ce qui grouille autour de nous, et comment ça se manifeste, artistiquement parlant. Puis le traduire dans nos programmations, nos saisons. Dans le paysage montréalais, le FTA peut dire qu’il est à l’avant-garde d’idées, d’esthétiques pas encore présentées. Est-ce que ça constitue un mouvement d’avant-garde artistique ? Pas sûr."

Martin Faucher, codirecteur général et directeur artistique du Festival TransAmériques. Ici dans le rôle du DJ lors de la fête de clôture de l'édition 2018.
© FTA

Reste que le directeur artistique, lui-même homme de théâtre, se place avec une humilité résolue à l’écoute de son temps et de tous les courants artistiques. Sa programmation réussit ainsi un mélange subtil et plein de vitalité sur des modes qui toujours échappent à l’ordinaire.

En prise sur un théâtre audacieux et contemporain, et ouvert avec les phénoménaux "Kings of War" d’Ivo Van Hove, le FTA 2018 s’articulait autour de formes d’une grande diversité, allant de la danse à la performance en passant par la poésie ("Autour du lactume" d’après Réjean Ducharme) ou le récital (avec Anne Thériault et son thérémine, "un instrument caractériel qui a sa propre volonté").

L’aventure festivalière


L’effet festival, c’est un public qui s’aventure massivement dans un spectacle de 4h30, en trois parties, au fil du récit de vie de Gurshad Shaheman ("Pourama Pourama"). Qui redécouvre avec ferveur voire surprise Paul-André Fortier, septuagénaire, dans "Solo 70" où le danseur et chorégraphe convoque théâtre (Etienne Lepage) et rock. Qui s’interroge avec Système Kangourou sur ses propres projets inachevés dans "Non finito". Qui entend autrement l’écriture du Québécois Michel Marc Bouchard dans son "Tom à la ferme" revisité par le metteur en scène brésilien Rodrigo Portella. Qui explore avec Sarah Vanhee le champ vertigineux des déchets que chacun de nous laisse derrière lui dans la performance radicale "Oblivion". Qui s’insinue dans la durée sur le mouvement et les traces qu’impriment, suppriment et interrogent à la fois Benoît Lachambre et Sophie Corriveau dans "Fluid Grounds", installation-performance organique et plastique, emblématique d’un festival qui circule dans la ville (à l’instar de la Parade des Taupes de Philippe Quesne) et s’attache à toujours se remettre en question.


Avec un taux de fréquentation frôlant les 99% (un record), c'est un public nombreux - dont Martin Faucher a cette année tout particulièrement noté "l’intensité de l’écoute" - qui s’est rallié à cette édition sans compromis. Mesurant obstinément sa propre curiosité à celle des artistes, un public explorateur, avide des langages neufs qui naissent sur les scènes d’aujourd’hui.


  • "Titans" d’Euripides Laskaridis est programmé au Festival international des Brigittines les 17 et 18 août. Ainsi que "Bang Bang" de Manuel Roque (FTA 2017), les 22, 23 et 25 août.
  • "Pourama Pourama" de Gurshad Shaheman sera présenté au Théâtre de Liège du 17 au 19 janvier 2019.