Scènes Iacopo Bruno et Salomé Crickx adaptent "Lutte des classes" d'Ascanio Celestini, aux Martyrs.

La musique d’Ascanio Celestini, figure majeure du théâtre du récit, résonne toujours derrière ses mots, fussent-ils prononcés par d’autres artistes, qu’il s’agisse de David Murgia, qui se l’est formidablement appropriée avec son Discours à la nation ou, aujourd’hui, aux Martyrs, des jeunes Iacopo Bruno et Salomé Crickx. 

Les deux comédiens n’ont certes pas, encore, l’incroyable présence de Celestini et de Murgia, de très grandes pointures, il est vrai, mais ils ont une fraîcheur, une vivacité et une générosité qui séduisent. Iacopo Bruno s’est d’ailleurs déjà fait remarquer dans Lehman Trilogy de Stefano Massini - autre grand dramaturge italien, mis en scène par Lorent Wanson, rôle pour lequel il obtint le meilleur espoir masculin aux Prix de la Critique 2017. Et l’on a déjà pu voir la prometteuse Salomé Crickx dans Crever d’amour d’Axel Cornil. 


Ils se sont rencontrés au Conservatoire de Mons et cherchaient un projet commun. Tombés sous le charme du roman La Lutte des classes, un thème cher à Celestini, ils ont décidé de porter à la scène les vies vides de sens de Marinella et de Nicola, rivés à des conversations de deux minutes quarante secondes dans leur call center, ces usines d’aujourd’hui qui anéantissent leurs employés en quelques coups de fil. 

Pourquoi deux minutes quarante secondes ? Parce qu’au-delà, leur patron commence à déduire le maigre pourcentage qu’ils avaient obtenu, seconde après seconde, en maintenant l’autre personne au bout du fil, après l’incontournable "Allo, en quoi puis-je vous être utile ?". Le tout pour 85 cents l’appel.

"Vous en connaissez des usines où l’on diminue le salaire d’un ouvrier qui fabrique onze au lieu de dix voitures à l’heure", interroge alors, à peu près en ces mots, Marinella qui travaille le jour et dort la nuit, mais dont le sommeil est peu à peu rongé par le sentiment d’insécurité. La précarité, un sujet d’actualité qui parle aux jeunes comédiens.

Détraqué sexuel

Il est interdit de travailler à la pièce de nos jours et pourtant Nicola cueille les appels comme les tomates et rentre presque en apnée quand il doit, pendant deux minutes quarante secondes, se farcir les obscénités d’un détraqué sexuel.

Marinella, elle, rêvait de devenir pape mais comme elle n’a pas "de bout de chair entre les jambes", elle a dû renoncer.

Comme toujours, Celestini donne voix aux plus faibles, dénonce les abus de notre société, les cadres européens qui paradent la fleur à la boutonnière, les vies précaires, les CDD, les malaises rampants, les écarts qui se creusent entre les faibles et les puissants. Des injustices qui, entre sourire, humour et chansons italiennes grattées à la guitare, prennent vie et corps au théâtre.

  • Bruxelles, Théâtre des Martyrs, jusqu’au 20 octobre, mardi et samedi à 19h, mercredi, jeudi et vendredi à 20h15, dimanche 14 octobre à 15h. Infos : 02 223 32 08 ou billetterie@theatre-martyrs.be