Scènes

Armel Roussel donne de la pièce de Frank Wedekind une version pulsatile, plurielle, brute, sensuelle. Au National jusqu'au 5 mai. Critique.

Un endroit où tout le monde se connaît si bien que tout se sait mais rien n’est dit : Armel Roussel a tissé de souvenirs son "Eveil du printemps". Place de village, bal aux lampions, allées et venues, regards. "Un espace unique donc lyrique et organique, mutant comme les adolescents et comme le temps", note le metteur en scène. Depuis 25 ans, la pièce de Frank Wedekind n’a pas quitté sa table de travail, le mobilisant comme étudiant, assistant à la mise en scène, enseignant. Obsession et lente maturation jusqu’à ce spectacle, né en mars au CDN de Normandie-Rouen, et à présent à l’affiche du National, dont il est une des "créations Studio" de la saison.

© Hubert Amiel

Taxée de pornographie à sa sortie, en 1891, la "tragédie enfantine" du dramaturge et poète allemand ne sera montée pour la première fois que quinze ans plus tard. Et n’a guère cessé, depuis, de stimuler les metteurs en scène par son feuilletage de personnages, sa matière crue articulée avec élégance.

Mues, peurs, aspirations

S’il en propose une adaptation, Armel Roussel n’escamote rien de la puissance organique de l’original. Où il est question du surgissement de l’émoi sexuel chez les adolescents et de leurs relations avec leurs parents, mais aussi d’amour, de désir, d’honneur, de masturbation, de convenances, de suicide, d’avortement, de foi, de violence subie ou infligée. De toutes les mues, les peurs, les aspirations de cet âge ingrat et fougueux. 

© Hubert Amiel

Couvert de terre, le plateau évoque la campagne autant que la glaise, matière en devenir, la germination, la mort. Un duo de covers pop et RnB (Julie Rens et Sasha Vovk, alias Juicy) accompagne l’entrée des spectateurs. Puis la fiction peu à peu se propage, tandis que surgissent les personnages, ados et adultes, de cette chronique significativement scandée par des repères d’ordre scolaire ("Avant les vacances de printemps", "Deux mois plus tard, à la fin du trimestre", "Après les résultats des examens"…).

Onze acteurs (Nadège Cathelineau, Romain Cinter, Thomas Dubot, Julien Frege, Amandine Laval, Nicolas Luçon, Florence Minder, Sophie Sénécaut, Lode Thiery, Judith Williquet, Uiko Watanabe) composent cette petite société de province, pétrie de bienveillance autant que de tabous, d’élans, d’impostures, de cruauté. 

© Hubert Amiel

"Aucun mortel
n'a jamais marché
sur des tombes
avec plus d'envie
que moi d'être dedans"
 
- Moritz, l'un des adolescents
de "L'Éveil du printemps"

L’interprétation, inégale, offre de curieux contrastes entre le naturel et l’outrance, voire la caricature, celle-là même où parfois se retranche l’adolescence comme derrière un masque, une grimace. S’il place cet "Eveil du printemps" dans une forme de fragilité, ce parti pris étoffe en parallèle sa force brute, performative, physique. Ponctuée de clins d’œil, sous forme de pierres tombales, tant à l’œuvre jouée ici qu’à celles montées au fil des ans par la Cie [e]utopia.

  • Bruxelles, National (Studio), jusqu’au 5 mai, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 2h30. Infos & rés. : 02.203.53.03, www.theatrenational.be
  • Juicy en concert au foyer du National, le samedi 5 mai à 23h30, après la dernière de "L'Éveil du printemps".