Scènes

Pour sa première mise en scène, la comédienne Isabelle Jonniaux, co-directrice de l'Atelier 210 depuis la fondation du lieu, s'est attaquée à un monument de nos lettres, "L'Oiseau bleu" de Maurice Maeterlinck. (Soit dit en passant, avec "Blackbird" de David Harrower au Rideau et "L'Oiseau vert" de Gozzi par l'Eveil au Public, nous aurons eu une saison résolument aviaire...).

Un monument ? Editée en 1909 par Fasquelle, cette "féerie en six actes et douze tableaux" fut créée par Constantin Stanislavski au Théâtre d'Art de Moscou en 1908, mise en scène qui fut adaptée au Théâtre Réjane, à Paris, en 1911, l'année où Maeterlinck reçut le Nobel de littérature.

Succès mondial. Arrivant à New York en 1919 sur le paquebot transatlantique Paris, l'écrivain fut accueilli par une escouade d'avions peints en bleu. Dans la ville, les grands magasins avaient tous composés leurs étalages sur le thème de "L'Oiseau bleu".

Cet oiseau d'azur doit évidemment beaucoup à la "fleur bleue" de Novalis, emblème du romantisme allemand. Chef-d'oeuvre symboliste, le texte de Maeterlinck est une sorte de croisement iconoclaste entre le "Songe d'une nuit d'été", " Hansel et Gretel" et "Alice au Pays des Merveilles". On ne l'avait plus guère joué chez nous depuis la mise en scène de Thierry Salmon au Rideau en 1980.

Isabelle Jonniaux a élagué sans trahir l'esprit, pour arriver à une heure cinquante de représentation. D'une candeur vigoureuse, sa mise en scène repose sur le texte et le jeu des comédiens. Disposant les spectateurs tout autour de l'action, la scénographie de Marie-Bénédicte Baudin se concentre autour de quatre morceaux de tulle et d'une échelle, à charge pour les éclairages (Alain Collet) et le son (Gilles Doneux) d'assurer la transition entre les différents tableaux.

Fragilité et imaginaire

Autour de Véronique Dumont en Fée Bérylune, Clément Thirion, Marc Weiss, Marie-Noëlle et Sébastien Hébrant, se donnent à fond, dans un esprit d'enfance que n'eût pas désavoué l'auteur. "Chez moi aussi l'enfant qui ne peut pas mourir est toujours prêt à rire sous les larmes", disait-il.

La promenade initiatique qu'ils nous proposent, avec pour guide la Lumière, déroule son parcours du Pays du Souvenir jusqu'au Royaume de l'Avenir (où attendent tous les enfants encore à naître), en passant par le Jardin des Bonheurs et le Palais de la Nuit. "L'Oiseau bleu", c'est d'abord une fable allégorique, un conte merveilleux.

Pourtant, quand, dans la Forêt, le Chêne instruit le procès des hommes pour crimes contre la Nature, on est frappé par la profonde actualité du propos. Les spectateurs sont alors conviés à se lever pour assister à la mise en accusation de l'espèce : frisson garanti.

Les défauts mêmes du spectacle, sa fragilité et ses flottements, contribuent à une sorte de sabbat chaotique des forces de l'imaginaire qui semble jaillir de l'instant. Le monument littéraire accouche d'un moment théâtral; que peut-on demander de plus.

Bruxelles, Atelier 210, jusqu'au 28 juin. Tél. 02.732.25.98.