La Belgique fait son cirque à Avignon

Laurence Bertels, envoyée spéciale à Avignon Publié le - Mis à jour le

Scènes

Tel un gamin des rues, avec son monocycle, son copain guitariste, ses Ray-Ban, Kenzo Tokuoka arrive en piste et cherche, en live, que faire de son engin. Il le tourne en tous sens, y grimpe, s’élance vers le mur, s’y jette, s’y cogne, s’en éloigne, revient, puis joue à nouveau, en lançant toujours des regards complices à Sofiane Remadna qui passe d’une guitare à l’autre. Puis, peu à peu, il relève sa selle, détache ses cheveux, allonge ses pantalons, se transforme en femme gracieuse, vêtue bientôt de crinoline qui virevoltera dans un mouvement dansé et sensuel. Le cheveu libre et long, il, ou elle, laissera le soleil caresser sa peau. Etonnant de féminité. Avant de redevenir l’homme qu’il est. Découvert dans Carré curieux, premier spectacle de la compagnie du même nom, Kenzo Tokuoka y jouait déjà à merveille de l’androgynie.

Voulant explorer plus loin ce thème du moi multiple, il s’est lancé seul à l’assaut de la piste avec DS - le Dehors et le Dedans ou cinquante minutes d’explosion acrobatique en quête d’équilibre jamais atteint sur fond d’éternel questionnement. Qui suis-je ? Qui ne suis-je pas ? Qui pourrais-je être ? Déjà vu lors de la sa création aux Halles de Schaerbeek, DS s’est affiné même s’il évoque toujours plus le "work in progress", en raison peut-être d’une faiblesse d’écriture. Il n’en reste pas moins, ici à Avignon, un très bel ambassadeur du cirque contemporain belge, avec un univers singulier.

Autre monde particulier et décalé, celui de Claudio Stellato qui, avec "L’Autre", invite au monde revisité, et beaucoup plus poétique, de l’illusion. Très vite, on oublie le pourquoi du comment. Il entre, et sort, dans la boîte noire qui, telle un cercueil, l’accueille. Avec son air égaré, hors du temps et de l’espace, voici un danseur acrobate, étonnant contorsionniste également qui, tout en clair-obscur, défie les lois de la physique, tient en équilibre là où il devrait chuter et laisse tomber sa longue boîte avec fracas quand elle pourrait, croit-on, tenir debout. Le tout avec une précision presque scientifique pour une ambiance énigmatique et douce. D’abord exclusivement consacré au théâtre, Avignon s’est ensuite ouvert à la danse, avec l’arrivée de Maurice Béjart, selon la volonté de Jean Vilar qui s’était fait quelques ennemis à l’époque, lesquels criaient, on s’en souvient peut-être, au sacrilège. Depuis, il est un autre art de la scène qui s’est considérablement développé, celui du cirque. Voilà pourquoi, de l’autre côté du Rhône et des remparts, loin de l’effervescence de la Cité des Papes, sur l’Ile Piot, juste en dessous du Pont Daladier, se tient en quelque sorte un festival dans le festival. C’est là, en effet, que Midi Pyrénées a choisi de faire son cirque, de planter ses chapiteaux et d’accueillir les caravanes des circassiens contemporains dont une étonnante bande du Lido avec "#File_Tone" par Subliminati Corporation qui évoque les dix premières années européennes du XXIe siècle dans un spectacle très écrit, engagé et déjanté, interprété avec une belle énergie par un Catalan, un Basque, un Nippo-Finlandais et un Italien. Où l’immigration, la torture, la condition féminine sont montrés du doigt. Ça détonne. Par ailleurs, plusieurs Belges campent également sur l’Ile Piot. Ils sont à l’honneur, cet été, dans le cadre de Temps du cirque, une opération dont l’objectif est de valoriser le cirque belge contemporain.

A la tête, pendant dix ans, du Théâtre des Doms, vitrine de la Communauté française en Avignon, Philippe Grombeer, aujourd’hui président de la Maison du cirque, a toujours voulu promotionner cet art-là. D’où l’accueil, en 2002 déjà, des deux inénarrables clowns d’Okidok, tendance nostalgie de l’Est. Malheureusement, en ce qui concerne les arts du cirque, les limites des Doms se sont rapidement imposées, tant physiquement que financièrement. D’où cette idée de collaboration avec le pole Midi Pyrénées et cet appel à l’aide à Wallonie Bruxelles International pour que la présence du cirque belge au festival ne se fasse pas au détriment du théâtre. L’appel a été entendu. Dès lors, en 2012, deux temps de cirque importants marquent le calendrier. Avignon, d’abord, avec "DS" par la Compagnie Carré Curieux, "L’Autre" par la Cie Claudio Stellato et "Wasteland" par la Cie Barbette joué aux Doms. Auch, ensuite, plus conséquent qu’Avignon, grâce à Circa, plus grand festival de cirque contemporain, qui se tiendra fin octobre. On y verra "Complicités" par l’Espace Catastrophe et le Créham Bruxelles ainsi que "Sinué", nouvelle création de Feria Musica, la plus importante compagnie de cirque belge. Nous y reviendrons certes en temps voulu mais puisque nous sommes sous le soleil du Sud, restons-y pour retrouver, par vidéo interposée, les terrains vagues proches de la place Sainte-Catherine que l’étonnante Rosa Matthis a voulu s’approprier.

Partie de sa Suède natale à l’âge de quinze ans pour apprendre la corde molle en Espagne et à Cuba, cette artiste est ensuite revenue en francophonie puisque, dit-elle, il s’y passe tant et tant. A la recherche des derniers espaces libres, et presque inutiles, en ville, elle n’a trouvé que les terrains vagues, ceux où poussent des herbes folles et où l’on vient parfois nourrir des chats affamés. Ceux qui, très vite, seront à nouveau occupés par l’homme. Avec sa radio fluo, ses débris de verre blanc qu’elle dispose sous elle, et les agrès qu’elle installe sous nos yeux, elle part à l’assaut d’une corde molle qu’elle revisite pendant que l’on retient son souffle. Sous elle, toujours, un amas de verres brisés. Riche également d’un univers particulier, l’équilibriste serait une Amélie Poulain version trash, avec une vraie poésie brute, une réflexion, un questionnement sur la ville et ses espaces. Etre programmée aux Doms pendant un mois, jouer chaque jour sur le coup de 16h devant de nombreux spectateurs et programmateurs étrangers, est une incroyable opportunité. "A moi maintenant de bien faire mon travail", conclut-elle en toute responsabilité.

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