Scènes

Chaque nouveau spectacle du chorégraphe Alain Platel est un événement. Avant même la première belge dimanche soir à Gand, "Pitié" était déjà programmé près de cent fois dans une quarantaine de villes européennes et au Japon. Et ce n'est pas fini, car Alain Platel est unique par son aptitude à susciter l'émotion, à parler de la douleur et de la beauté de vivre, à mettre en évidence l'humanité des paumés de la vie et des écorchés vifs.

Il poursuit ici sa fructueuse collaboration avec Fabrizio Cassol, entamée en 2006 avec "Vsprs", spectacle construit autour des Vêpres de la Vierge de Monteverdi. Cette fois, le duo s'attaque à un monument insurpassable : la Passion selon Saint Matthieu de Bach. Il ne s'agit pas de le moderniser, Bach reste toujours aussi bouleversant à nos oreilles, mais bien de recréer une nouvelle musique au départ de ce morceau sublime. Et Cassol réussit parfaitement ce tour de force. On retrouve les grands arias de cette Passion dont le plus célèbre, "Erbame dich".

Jésus de Kinshasa

Bach est interprété par trois chanteurs. Un surprenant contre-ténor noir, de 19 ans, venu de Kinshasa, Serge Kekudji, qui chante le rôle de Jésus et arbore d'ailleurs un superbe T-shirt à son image, et par deux rôles féminins (soprano et alto/mezzo) jouant la Vierge et le double de Jésus. Ils sont accompagnés par le trio jazzy d'Aka Moon et par des personnalités diverses telles que Magic Malik, splendide à la flûte et au chant, un accordéoniste et un violoniste. Pour eux, Fabrizio Cassol a réécrit une partition qui réussit à libérer l'émotion incluse dans la Passion de Bach en y mêlant des influences maliennes, manouches ou blues.

Sur cette musique, respectueuse et universelle, Alain Platel a construit un spectacle pour les dix danseurs et les trois chanteurs (soit 13 personnes comme Jésus et ses disciples). "Pitié", c'est de la danse pure. Cette fois le décor, souvent capital chez Platel ("Wolf" et sa galerie marchande ou "Vsprs" et sa montagne blanche de T-shirts), est réduit à un mur de planches contre lequel les danseurs confessent parfois leur soif d'amour.

Tout est dans le corps à corps, le chair à chair, le besoin de sentir l'Autre. La danse part du ventre et des tripes. Au centre, il y a le "scandale" du sacrifice du fils, accepté par la Mère. Jusqu'où chacun est-il prêt à sacrifier sa propre vie ? La souffrance est consubstantielle à la vie. Une mère, en mettant au monde un enfant, le condamne déjà à une mort inéluctable.

Cette douleur de vivre et de mourir est bien exprimée par les fous et les mystiques. Et les danseurs de Platel, tous excellents, reprennent souvent la gestuelle des "possédés". Un danseur, dans ses mouvements paroxystiques, a les mêmes mouvements électriques des doigts que le Christ en Croix du retable de Grünewald à Issenheim.

Les danseurs sont comme pris par la fièvre. S'ils ne sont jamais nus, ils passent leur temps à se déshabiller, à se jeter l'un contre l'autre, ventre contre ventre, dans ce contact des corps qui est à la fois sexualité, reproduction mais aussi seule réalité tangible face à la mort. Un contact est aussi celui de la Piéta, quand les danseuses portent les corps morts des danseurs comme d'absurdes offrandes.

Danse bâtarde

On a parlé de "danse bâtarde" à propos d'Alain Platel, mélange de force et de douceur, de paroxysme et d'apaisement, de beauté et de trash. Une danse qui, explique le chorégraphe, parle toujours des mêmes choses essentielles : l'amour et la mort, donner et prendre.

Cela nous vaut des moments d'une beauté sublime comme cette marche des dix danseurs, pliés en deux, avançant en ne nous présentant que leurs dos nus, comme des êtres nouveaux, la chemise retombée sur la tête. Ou cette scène des Pietà, ou lorsque seul un son de flûte répond aux pleurs ou lorsque les danseurs portent des masques antipollution qui prennent leur dernier souffle.

Il y a là un appel positif à la compassion et à l'amour du prochain, au doux partage des souffrances et des frayeurs, à la solidarité entre les danseurs et les spectateurs au nom de la conscience que nous sommes tous égaux, malades et bien portants, riches et pauvres, car nous allons tous semblablement mourir.

"Pitié" est à la fois très contemporain et riche de l'histoire de l'art. On y retrouve des images de la descente de la Croix de Roger van der Weyden. Le corps de Jésus, enfermé dans une grande bâche bleue, ressuscite et Jésus danse le blues. On pense aussi au Christ mort d'Holbein ou à la Pietà d'Enguerrand Carton au Louvre ou encore aux corps tordus de Francis Bacon ou aux dernières sculptures de Berlinde De Bruyckere où le corps devient chair écorchée accrochée à un piquet.

Le miracle est que "Pitié" peut être profond tout en restant entraînant par la grâce des danseurs et de la musique, et même joyeux avec la multiplicité des couleurs des costumes. Y a-t-il trop d'hystérie dans "Pitié" ? On ne reproche pas à Francis Bacon de trop tordre ses personnages.

"Pitié" est un spectacle magnifique à ne pas rater en décembre au Singel d'Anvers et en janvier au KVS à Bruxelles.

"Pitié" d'Alain Platel et Fabrizio Cassol, au Singel du 10 au 13 décembre et au KVS du 8 au 10 janvier.

© La Libre Belgique 2008