"La Dispute", marivaudage en 3D

Martine D. Mergeay Publié le - Mis à jour le

Scènes

Effervescence à la Monnaie : depuis six semaines, un trio de créateurs et toute la production - chanteurs, chef, orchestre, metteurs en scène, décorateurs, équipes techniques - travaillent d’arrache-pied au nouvel opéra de Benoît Mernier, "La Dispute", d’après Marivaux. Le livret est signé Joël Lauwers et Ursel Herrmann, rejoints par Karl-Ernst Herrmann (époux d’Ursel) pour la mise en scène, les décors et les costumes. Autant dire qu’on se trouve à la veille d’une extraordinaire création collective (où ne manquera que Marivaux (1688-1763) lui-même ). Rencontre avec le compositeur.

Benoît Mernier, vous êtes organiste, compositeur et professeur, et vous voilà à la tête de deux grands opéras. Quelle place cette forme musicale a-t-elle pris dans votre vie de musicien ?

Une place de plus en plus grande : quatre années pleines - si l’on compte l’écriture, la réflexion et les productions - dans la vie d’un compositeur, ce n’est pas rien. Mais c’est surtout sur le plan artistique que l’opéra a pris de la place, en créant une sorte de ravissement qui me fait sans cesse avancer, me révèle à moi-même, me libère de mes différents surmoi ( rires). Il m’a mis en contact intense avec la littérature et de multiples dimensions dont je découvre combien elles font partie de moi. Il m’a mis en connexion avec le monde par sa célébration des passions humaines et par leur inscription "dans le sens". Au point qu’aujourd’hui je m’interdis d’écrire une phrase d’opéra qui n’ait pas de sens. Je ne dis pas pour autant qu’on bavarde dans les quatuors à cordes (rires) mais, à l’opéra, tout doit servir une œuvre globale, en parallèle avec cette recherche de sens.

Peut-on y voir la dimension fonctionnelle de l’opéra (comme celle des œuvres liturgiques, par exemple) ?

Oui et non. C’est comme si la musique devait pénétrer le cœur de l’œuvre pour lui donner une direction. Ce n’est que du cœur du texte ou de la pièce que peut surgir l’objet "fantasmé" convenu entre le compositeur, le poète et le commanditaire. Viendra ensuite la prise de distance, étape indispensable, sous peine de sursaturation de sens et d’émotions. Le travail de composition lui-même est un travail subjectif et solitaire, plein d’interrogations et de doutes, tenu à rentrer dans une forme hybride, à la fois pointue et ouverte, dont il faut constamment trouver le point d’équilibre

“Frühlings Erwachen”, votre premier opéra, était en langue allemande (livret de Jacques De Decker d’après Wedekind), il durait 2h40, le sujet en était grave et ambitieux. Avec Marivaux, vous voici dans un tout autre univers. Pourquoi ce choix ?

"La Dispute" dure quand même près de 2 heures si on y ajoute les silences chers aux Herrmann (rires) ! Quant au choix de Marivaux, la première raison en est simple : je voulais un texte en français (mais je n’aurais jamais pu commencer par là) avec l’espoir de rejoindre la langue musicale que j’"entendais". Pour échapper à l’emprise de Debussy, il m’a fallu remonter vers le XVIIIe siècle et Marivaux s’est imposé naturellement.

Pourquoi “La Dispute” ?

Il s’agit d’un conte plus que d’une pièce de théâtre, où l’amour, le désir, la fidélité sont observés avec un œil d’entomologiste. A vrai dire, on n’est pas loin de la téléréalité où l’observation des autres est une façon de se comprendre soi-même. Dans la pièce originale de Marivaux, un couple d’aînés (en déroute) cherche une solution par l’observation de deux couples de jeunes. En faisant quelques emprunts à d’autres pièces de Marivaux, nous y avons rajouté un couple de dieux - Amour et Cupidon - qui, en se transformant en mortels, changent de sexe, question de pénétrer plus profondément dans le labyrinthe des sentiments, des émotions, des prises de conscience.

En pratiquant cette réorganisation des textes, quelle idée particulière avez-vous poursuivie ?

Avec Ursel Herrmann et Joël Lauwers, nous avons suivi la trajectoire qui mène de la passion à la désillusion, et de la désillusion à la prise de responsabilité. D’abord les sens enivrés, puis les gouttes de poison, puis l’épreuve et, enfin, le choix.

Dans ce mix entre “Cosi fan tutte” et l’irrésistible “Midsummer Night’s Dream” (déjà visité par Purcell, Mendelssohn ou Britten…), comment comptez-vous impliquer le spectateur ?

A tous les niveaux d’écriture et de production, ce fut notre premier but ! Il s’agit chaque fois de couples placés sous le regard d’autres couples avec diverses interactions, passives ou actives, conscientes ou manipulées, le public étant l’ultime protagoniste de l’affaire

On sait déjà que la voix parlée sera de la partie : pour mieux vous faire comprendre ?

J’utilise toutes les formes de vocalité possibles : de la voix parlée à l’aria - où le chant revêt le maximum de son pouvoir émotionnel -, en passant par le mélodrame (voix parlée inscrite dans un discours instrumental) et le récitatif - sec ou accompagné. Quant à l’instrumentation, je voulais un orchestre très vif, capable de "colorier" le français, qui reste une langue assez atone L’effectif n’est que de 35 musiciens, mais l’écriture est telle qu’au fil des péripéties on entendra de grandes variations de timbres et d’ambiance

Martine D. Mergeay

Facebook

Ailleurs sur le web

Les + consultés de la semaine

cover-ci

Cover-PM