Scènes

« Botala Mindele » au Théâtre de Poche, gifle jouissive au néocolonialisme en Afrique. Critique

Souvenez-vous, il y a six ans, le Rideau de Bruxelles présentait un court, mais cinglant texte, "Occident" de Rémi De Vos, mis en scène par Frédéric Dussenne. Une gifle, percutante, mais jouissive, un spectacle léger, mais qui, sans le montrer, allait loin dans la dénonciation de nos sociétés occidentales, décadentes, repliées sur leurs peurs et un racisme ordinaire. "Occident" était servi par deux très bons comédiens, Valérie Bauchau qui jouait l’épouse humiliée mais qui ne s’en laissait pas compter et Philippe Jeusette, éblouissant dans un rôle de beauf veule.

Les mêmes remettent cela aujourd’hui avec « Botala Mindele » joué par le Rideau, au Théâtre de Poche, avant une large tournée. C’est à nouveau une gifle, un texte cinglant écrit par Remi De Vos et mis en scène par Frédéric Dussenne, plein de répliques « cultes », avec un humour corrosif qui fait souvent rire (jaune) et qui parle du néocolonialisme en Afrique et de la fin de l’homme blanc.

Nous sommes un soir à Kinshasa. Ruben et Mathilde, un couple installé au Congo depuis des années pour y faire des affaires, attend un autre couple. Ils sont à nouveau joués par Philippe Jeusette en Blanc arrogant et désagréable et Valérie Bauchau en épouse raffinée et sensible qui ne supporte plus les outrances de son mari. Ils ont invité Corine (Stéphane Bissot) et Daniel (Benoît Van Dorslaer volontairement pitoyable et veule). A leurs côtés, il y a la bonne africaine, Louise (Priscilla Adade, traitée avec une morgue condescendante et raciste par Ruben.

Le vaudeville devient dénonciation

La pièce commence par un vaudeville sous les tropiques. Ces deux ménages vont peu à peu éclater sous nos yeux, sur un fond qui rappelle les pièces de Koltès il y a 30 ans, avec une Afrique où il fait trop chaud, où on s’ennuie et boit trop de whisky, où la soif de commercer se mélange à la soif du sexe et le fantasme pour le corps noir, rêvé et désiré. Le corps de Louise, mais aussi celui de son « cousin » Panthère (Jérémie Zagba, qui signe aussi la musique originale du spectacle). Le sexe, autre forme de prédation.

© Émilie Lauwers

Ce « vaudeville » amer, rondement mené, n’échappe pas aux caricatures sur le néocolonialisme et sur l’Afrique. Mais on rit souvent et les comédiens talentueux s’en donnent à coeur joie.

Alors, en fin de spectacle, brusquement, toute ce début prend sens quand arrive sur scène le puissant et brillant homme politique congolais, celui qui peut décider des contrats pour les travaux publics ou la caoutchouc (belle prestation d’Ansou Diedhiou). En quelques répliques, il montre à ces Européens abreuvés de préjugés comme de whiskys que leur monde est terminé, « game over ». La donne a changé. Il conclut un vrai cours géostratégique en expliquant que ce sont les Chinois qui sont maintenant leurs partenaires commerciaux.

Comble de la défaite, Mathilde, pendant ce temps là, fait l’amour avec Panthère et y trouve une félicité que Ruben ne lui donnait plus, son mari cumulant symboliquement une impuissance sexuelle avec son impuissance économique.

« Botala Mindele » veut dire « Regarde l’homme blanc ». A travers le verbe acéré de Remi De Vos, le portrait n’est pas vraiment glorieux…


  • Bruxelles, Rideau @Poche, jusqu'au 14 octobre. Infos & rés.: 02.649.17.27, www.rideaudebruxelles.be.
  • Ensuite, du 17 au 21 octobre à l'Aula Magna à Louvain-La-Neuve, et du 24 au 28 avril au Théâtre de Liège. Et tournée en Suisse et en France.


Six créations hors-les-murs pour le Rideau en 2017-2018

Longtemps nomade après qu'il eut quitté le Palais des Beaux-Arts, le Rideau de Bruxelles s'est installé à Ixelles, rue Goffart, depuis 2014. L'ancien XL-Théâtre, s'il a déjà abrité depuis lors belles saisons du Rideau, nécessite des travaux pour la suite. Entrepris prochainement, ceux-ci poussent la maison de théâtre à créer hors-les-murs, outre des tournées et coproductions. Ceci, précise Michael Delaunoy, directeur du Rideau, afin aussi de “pouvoir envisager l'ouverture du lieu rénové la saison prochaine”.

Panel d'écritures

La première des six créations au menu cette saison a ainsi pris place au Poche: “Botala Mindele” a vu le jour cette semaine (lire ci-dessus).

En coproduction avec Mars, à Mons, où il verra le jour avant d'être présenté par le Rideau au Marni, le nouveau spectacle de Céline Delbecq, “Le Vent souffle sur Erzebeth”, réunira quatre acteurs professionnels, un choeur d'amateurs et une fanfare autour de cette figure mythique, “sorte de Dracula au féminin”, interrogeant le bien et le mal, la norme et la folie.

Les auteurs belges d'aujourd'hui sont l'une des figures de proue du Rideau. Nicole Malinconi en fait partie. Dans “Un grand amour”, elle questionne les limites de la fidélité et l'aveuglement de l'amour à travers la veuve de Franz Stangl, qui dirigea les camps de Sobibor et Treblinka. Un récit mis en scène par Jean-Claude Berutti et porté par Janine Godinas. À découvrir aux Martyrs.

© Virginie Lançon / Un grand amour

Du féminin encore avec “J'accuse” de la Québécoise Annick Lefèbvre. L'autrice a retravaillé avec la metteuse en scène Isabelle Jonniaux cette matière afin d'ancrer en Belgique ces cinq monologues. “Un souffle, une lave, une écriture très musicale”, dit Michael Delaunoy de cet opus qui verra le jour au 210.

Christophe Sermet, qui – comme Frédéric Dussenne – entame sa 10e et dernière saison comme artiste associé au Rideau, revient à Hugo Claus avec une adaptation de la nouvelle “Le Dernier lit”, autour notamment de la mémoire. Avec Claire Bodson et Laura Sepul, une création au KVS, dans le cadre du 10e anniversaire de la mort de l'auteur.

“On a l'habitude de faire un grand moderne par saison”, dit Michael Delaunoy. “Beckett est un auteur que j'ai beaucoup aimé à l'adolescence.” Et dont, étudiants au Conservatoire, Anne-Claire et lui avaient travaillé “Oh les beaux jours”. Il met aujourd'hui en scène cette “figure héroïque” que caractérise, dit-il, sa “capacité à garder espoir en toute circonstance”. Aux Martyrs.


En parallèle, le Rideau effectue un important travail de médiation, concrétisé notamment par le nouveau projet CheckPoint, en collaboration avec le Varia et le CPAS d'Ixelles. Dans une série d'ateliers (écriture, mouvement, audiovisuel), les participants travaillent sur la notion de frontière – géographique, générationnelle, sociale, culturelle. Un volet public sera présenté le 7 octobre au Varia. “Encore une traversée des frontières.”

M.Ba.