Scènes

Il y a ces fiers bouleaux au tronc si ferme, dont la cime se berce d’un vent invisible. Cet escargot apparemment immobile qui, au fil des trois actes, aura gagné le faîte du cadre de scène. Ces silences que viennent troubler bruitages divers et cris d’alouettes, de paons et de corneilles. C’est là, dans les imperceptibles interstices de l’œuvre, que prend sa source le théâtre de Karl-Ernst et Ursel Herrmann, dont la Monnaie reprend, un quart de siècle après sa création, la mythique production de "La Finta Giardiniera". Un théâtre qui gagne rapidement chaque recoin de la partition et du livret, bâti sur une direction d’acteurs constante et qui aboutit à une lecture presque surinvestie, mais jamais gratuite, d’un ouvrage qu’on avait longtemps cru disparu avant de le retrouver pour le classer aussitôt dans les œuvres mineures de jeunesse. A tort. Il y a dans cet opéra créé par Mozart à Munich en 1775 un métier fascinant, des airs d’une richesse mélodique et expressive, et des ensembles d’une sophistication qui annoncent "Les Noces de Figaro". Comme s’il nous était donné de découvrir "Les Noces de Figaro" avec des oreilles vierges de tout souvenir.

Ceux qui avaient vu le spectacle en 1986 - un des moments phares de l’ère Mortier, exporté alors de Vienne à New York en passant par Salzbourg et Berlin - fouilleront leurs souvenirs pour jouer aux sept différences. Les costumes XVIIIe, devenus presque contemporains. Les bouleaux moins feuillus, presque stylisés. Le praticable qui entoure la fosse. Cette barque qui amène et emporte les personnages. L’"Amore" de l’extraordinaire Mireille Mossé (seule rescapée de la distribution originale), à l’origine personnage muet mi-faune mi-Mozart, et qui, rebaptisé cette fois " ", est devenue une sorte de Monsieur Loyal en frac, tour à tour drôle, attendrissant et inquiétant, ayant gagné le droit de proférer quelques phrases en allemand (pourquoi en allemand ?) sur un ton de narrateur sentencieux qui rappelle le David Bennent du "Tambour".

Mais, plus encore, on s’émerveille de ce que le spectacle, loin de nous revenir comme surgelé à sa création, a gagné en maturité, en intensité et parfois en gravité dans cette version 2.0 remontée pour le Narodni Divadlo de Prague. Cynisme léger ou goût de la transgression ? On fume, on boit (un vieux frigo sur la scène, presque du Warlikowski), on frappe plus fort, on se déshabille et on lutine un peu plus que l’usage ne le veut. Et on brûle même les papillons gracieux juste quand la salle commence à s’en émerveiller. Comme si les Herrmann de 2011 avaient voulu désamorcer que ce que les Herrmann de 1986 pouvaient avoir de trop gentil ou naïf. Pourtant, le charme et la fascination opèrent toujours : le spectacle reste brillant, drôle, poétique, visuellement superbe et splendidement éclairé.

Le succès de cette résurrection doit beaucoup à John Nelson, dont la direction musicale est nette, incisive, avec ce qu’il faut de subtilité et, surtout à partir du deuxième acte, de légèreté. Resserré en effectif chambriste mozartien, l’Orchestre de la Monnaie suit avec bonheur, même si quelques boulons pourront encore être réglés ça et là. Et superbe distribution une fois encore, bâtie autour de la très belle Sandrina de la prédestinée Sandrine Piau, capable de colorer son timbre de la fragilité du personnage sans pour autant perdre la sûreté parfaite de son chant : l’efficacité brutale de Jeffrey Francis (Le Podestat), le lyrisme suave de Jeremy Ovenden (Belfiore aux allures de Cohn-Bendit), la passion émouvante de Stella Doufexis (Ramiro), la fraîcheur mutine de Katerina Knezikova (Serpetta), la fraîcheur boudeuse d’Henriette Bonde-Hansen (Arminda), l’abattage attachant d’Adam Plachetka (Nardo), chaque chanteur a non seulement le physique, mais aussi la couleur vocale de l’emploi.

La Monnaie, jusqu’au 30 mars; www.lamonnaie.be