Scènes

L'aventure Bartho-Bauchau est une affaire à part, déclenchée par la passion du musicien pour la langue - et la pensée - du poète, et nourrie de confiance réciproque. Dans "OEdipe sur la route" (premier opéra de Bartholomée, créé en 2003), il était pourtant apparu que, d'un côté comme de l'autre, l'opéra se dérobait, parfois cruellement, à la marche du "drame" (par définition, une affaire qui "avance"). " La Lumière Antigone", nouvel opéra imaginé par nos compères et créé jeudi à La Monnaie, provoqua donc la surprise : alors que le texte est pratiquement hors du temps (et parfois plombé par les bons sentiments), alors que la construction musicale opte pour un unique tempo (cellule lancinante, soumise à de subtiles variations), alors que le dispositif scénique est réduit à presque rien (mais ce rien ouvre un monde !), ce modeste opéra de chambre finit par emporter, soulever, faire bouger le spectateur.

Réussite collective

Un orchestre de quinze musiciens placés sous la conduite à la fois analytique et énergétique de Koen Kessels, forme l'avant-plan d'un dispositif scénique très simple, comprenant une toile dont une ouverture carrée donne sur un couloir aux lumières rougeoyantes. Un grand lavis noir esquisse les traits d'un visage de femme, rejoint bientôt par la projection agrandie - marquée d'arrêts poignants - du visage d'Antigone chantant; plus tard, après la rencontre avec Hannah, émissaire du présent se présentant à Antigone comme sa fille en théâtre, la même toile offrira une extraordinaire évocation de l'histoire en marche - implacable et violente. A la fin, Hannah sera seule au milieu du public. Plus besoin de décor... Le travail d'équipe mené par Philippe Sireuil, pour la mise en scène et les lumières, Vincent Lemaire, les décors, Jorge Lara, les costumes, et le jeune New-yorkais Kurt Ralske (une révélation), la vidéo, est en soi une grande réussite (toujours utile pour la carrière d'un nouvel opéra), mais les émotions les plus fortes viendront des chanteuses. La soprano Mireille Delunsch, pour qui cette Antigone représente un baptême du feu, donne vie et lumière à sa partie, lui offrant les mille couleurs de sa voix, sa justesse sans faille et son intense présence dramatique. La mezzo Natascha Petrinsky apporte le réconfort de sa présence et de son contrepoint, aussi belle, forte et engagée que sa lointaine inspiratrice, et devenant peu à peu Antigone parmi nous, jusqu'à nous exhorter, les yeux dans les yeux, à "changer la vie", à invoquer la "Musique d'amour mesuré/.../ la raison douce, la lumière Antigone". Cette dernière séquence révélera un lyrisme nouveau chez Bartholomée, une forme de libération déjà perçue lors de son "Requiem", et augurant de nouveaux lendemains qui chantent.

a Monnaie, Salle Malibran encore les 20, 23 et 24 avril - 070 23 39 39 - www.lamonnaie.be

© La Libre Belgique 2008