Scènes Guillemette Laurent réunit Catherine Salée et Yoann Blanc, magnifique duo pour porter la vertigineuse justesse de Duras. Création à l'Océan Nord. Critique

Un pan de moquette beige, une table de travail, des chaises, une lampe de bureau. Au fond deux panneaux noirs, dans un coin un canapé de velours. De l’espace. On est au théâtre. Au tribunal aussi où va se solder le divorce d’Anne-Marie Roche et Michel Nollet. Et dans le hall de l’hôtel d’Evreux où, jadis, ils ont habité pendant les travaux de la maison qui abriterait leur vie rangée. Avant qu’ils soient "arrachés l’un à l’autre par les forces mauvaises de la passion".


"La Musica Deuxième", reprise et amplification donnée en 1985 par Marguerite Duras à sa pièce "La Musica" (forgée à l’origine pour la BBC), ausculte le couple, son intimité passée, l’élan qui l’a fondé, les douleurs qu’il a couvées, ses instants de fusion, ses torrents de fureur. Son désir consumé, sa fin, désormais.

C’est à cet endroit, à la fois cristallisé et aux contours incertains, que nous emporte le magnifique duo réuni par Guillemette Laurent : Catherine Salée, complice de longue date de la metteuse en scène, et Yoann Blanc, qu’elle côtoya à l’Insas et dirige ici pour la première fois. Eux dont la série "La Trêve" a fait connaître le talent au plus grand nombre livrent, dans le suspens de l’acte théâtral, une performance d’une finesse nourrie de retenue et de fantaisie.

Durassienne oscillation

La sonnerie de téléphone interrompt l’exposé liminaire, la description, pour lancer le dialogue qui, du vouvoiement, passera parfois au tu - ô combien durassienne oscillation. Loin de tout cliché pourtant, loin aussi de l’austérité redoutée parfois chez l’auteure de "Moderato cantabile" ou du "Ravissement de Lol V. Stein".

De "La Musica Deuxième", cette création de Colonel Astral en accueil en résidence à l’Océan Nord donne une lecture vertigineusement juste, ample et humble, empreinte de cette pureté presque douloureuse charriée par la plume de Duras.


Alors que les lumières de Julie Petit-Etienne font surgir des paysages, le verbe épouse la musique, de la mélodie jazzy à la mélancolie de Beethoven, en passant par une chanson à la limite du karaoké kitsch et d’une vérité déchirante, où s’esquissent "les tempêtes de l’inéluctable".

Le théâtre s’offre ici à la force de la littérature, à l’émotion sans fard, à l’ordinaire de la vie magnifié par l’intelligence dramaturgique. Ce qui précisément nous rend si cher l’art vivant.


Bruxelles, Océan Nord, jusqu’au 18 mars, à 20h30 (mercredi à 19h30). Durée : 1h10. Infos & rés. : 02.216.75.55, www.oceannord.org