Scènes Une fête de fin d'année vire au cauchemar. Le viol abordé de manière fragmentée. "Frisko & Crème glacée" ...

Étonnant que le viol, sujet tellement bouleversant, soit si rarement abordé en théâtre jeune public et qu'il n'ait, de mémoire, jamais été traité aux Rencontres de Huy. Il aura fallu la fougue, l'audace et le talent du jeune comédien, auteur et metteur en scène Alexis Julémont pour l'empoigner de manière déstructurée dans "Frisko & Crème Glacée", une "Teen-ager tragédie" de la compagnie Iceberg qui glacera le public. Car comme annoncé en raison de la violence latente ou éclatante qui court tout au long du spectacle, et du harcèlement bien présent, la scène tant redoutée finit par arriver. Plus suggestive qu'explicite, elle n'en est pas moins poignante, dérangeante, prégnante. Terrible issue d'une fête de fin d'année qui vire au cauchemar. La première gifle de Huy. 

L'humour bête et méchant des premières répliques annonce le danger et il ne faut pas longtemps pour pressentir la tragédie à venir même si, jusque peu avant le basculement final, le ton semble être celui de la comédie. 

Quatre gars aux personnalités bien distinctes se retrouvent, se charrient et cultivent tant bien que mal leur singularité. Mais le groupe, surtout en raison de la force de caractère du chef de bande, l'emporte sur l'individu. Il y a d'abord Jan et son accent belge prononcé, le plus puissant, le plus bas de plafond aussi qui, règne sur la bande en jouant de l'intimidation. Il y a le sportif, Boris, en tenue très Fred Perry, Enghien, le plus gamin des quatre, limite intellectuel et puis Frisko qui, dans son coin, bricole des armes pour peaufiner son lancer de patates. Et qui est secrètement amoureux de la jolie Lili, une jeune fille de quinze ans qui danse dans le miroir en se réjouissant que sa vie soit comme dans un film... Un film d'horreur. 

Rencontre avec le metteur en scène à l'issue de la représentation. 

Alexis Julémont, vous venez pour la première fois aux Rencontres de Huy avec un thème fort et difficile. Pourquoi avoir voulu parler du viol aux adolescents ?

J'ai grandi dans une famille de quatre garçons. Cet humour bête et méchant, c'est un truc que j'ai vécu. Je ne connais le féminin qu'à travers le prisme des garçons. Et je suis scandalisé par la place du viol dans la société, choqué qu'il soit encore si présent, que les femmes en aient honte, qu'on les force à baisser les yeux. Moi, je suis hétéro et j'ai déjà été une proie sexuelle dans des bars gays, j'ai trouvé cela dingue.

Dans "Frisko & Crème glacée," il s'agit plus d'un jeu dangereux de pouvoir que d'attirance sexuelle ... 

Oui. C'est un vrai jeu de garçons, dangereux, vulgaire, de suprématie. Qui mène parfois jusqu'aux viols collectifs. C'est une question d'ego et de rôle que chacun veut jouer dans le groupe.

Parler de viol aux adolescents peut être très délicat. D'autant que certains sont directement concernés. Vous êtes-vous entouré de spécialistes ? 
 
C'est un projet qui vient d'un atelier d'écriture organisé par Pierre de Lune et auquel j'avais participé. J'ai eu envie de le monter en spectacle mais pour cela, j'ai rencontré des associations comme SOS viol car je sais que la question est difficile. Suite à mes contacts avec eux, le rôle de Lili a changé. Dans mon texte initial, elle ne parlait plus après le viol et il était dangereux de montrer cela aux adolescents. Ils auraient pu croire que c'était la norme or il faut les encourager à parler.
Je ne voulais pas non plus tomber dans la bien-pensance trop présente selon moi en jeune public.

Avez-vous déjà joué devant des adolescents ? 

Oui, à la Vénerie, à Bruxelles. Ils étaient 200. Leurs réactions ont été nombreuses et très fortes. Ils ont capté beaucoup de choses et ont été très sensibles. Ils ont dit que cela les amenait à réfléchir et deux jeunes filles sont sorties car elles avaient été elles mêmes victimes de viol.
J'ai introduit une demande pour que le spectacle soit reconnu d'utilité publique et il y aura de toute façon un débat organisé à l'issue de chaque représentation avec des spécialistes. Il me semble essentiel de m'entourer de personnes qui connaissent bien la problématique.