Scènes Rencontre

Faisant fi des anniversaires qui rythment d’ordinaire la vie musicale - ce n’est que dans quatre ans que l’on commémorera le bicentenaire de sa mort- le Centre de Musique baroque de Versailles dédie cette année à André-Modeste Grétry ses traditionnelles journées. Avec, notamment, un événement : la création de "Andromaque", sa seule tragédie lyrique, créée à l’Académie royale de Musique - ancêtre de l’Opéra de Paris - en 1780. Un spectacle donné en coproduction avec les Bozar à Bruxelles, qui l’ont choisi pour commémorer ce lundi les 80 ans de la salle Henry Le Bœuf. A la manœuvre, l’excellent chef Hervé Niquet, un moment directeur musical chez nous de la défunte Beethoven Academie, et qui sera cette fois à la tête de son ensemble Le Concert Spirituel.

Reste-t-il quelque chose de belge chez le Grétry parisien, compositeur d'Andromaque ?

Je pense, vraiment. J’ai pas mal travaillé sur la musique belge de 1870 à 1950 quand je m’occupais de la Beethoven Academie, et j’ai remarqué que les compositeurs belges sont souvent des mélodistes hors pair, le côté joyeux qui a envie d’oublier les emmerdes. Un goût pour la légèreté, pour le "alleie, godverdomme". En outre, Grétry était une star de l’opéra comique. Il était habitué à y travailler avec des petits moyens -des chanteurs moins connus et moins nombreux, un orchestre dix fois moins important, un tablier et une plume comme costumes- et avait ainsi développé un métier extraordinaire. En plus, l’humour est la chose la plus difficile à réussir : on ne peut jamais laisser retomber la tension.

Et c'est pourtant à lui qu'on confie la première mise en musique de l'"Andromaque" de Racine ?

Justement ! parce qu’il a ce métier incroyable. Le nouveau directeur de l’Académie royale, Devismes, a commandé des opéras à Gluck, à Gossec, à Piccinni, à Jean-Chrétien Bach et à Grétry. Et il lui a confié le truc le plus difficile, le plus attendu parce que c’était la pièce la plus jouée, la plus enseignée. Grétry avait intérêt à ne pas se viander, mais on lui faisait confiance pour savoir comment gérer le risque d’ennui. Et il a réussi parce qu’il a traité Andromaque comme il traitait l’opéra comique, avec les mêmes recettes. Cela commence dès l’ouverture qui est escamotée dans le premier chœur, et c’est parti pour un parcours haletant dont on sort sans avoir eu le temps de respirer ! Avec, il est vrai, un texte splendide : une adaptation de la tragédie de Racine qui la resserre - trois actes au lieu de cinq, quatre personnages seulement - mais tout en respectant la versification. C’est d’ailleurs la première fois que cela m’arrive en préparant un opéra : je suis tellement passionné par le texte que je me replonge dans la mythologie, je lis et je relis, et je tarde à m’occuper de la musique. Pourtant, elle est splendide !

L’opéra sera enregistré à Bruxelles dans la foulée des représentations, et une production scénique est prévue l’an prochain à Schwetzingen et Montpellier.

Bruxelles, Palais des Beaux-arts, lundi 19 octobre à 20h. Infos : 02.507.82.00, www.bozar.be