Scènes

Point de barricades, de Gavroche, de brioches ou de guillotine dans la Révolution française vue par le grand dramaturge Joël Pommerat qui, comme on s’y attendait, balaye les stéréotypes charriés par cet événement fondateur pour la France. Une table de réunion recouverte d’une nappe bleue et ornée de deux maigres bouquets de fleurs, les membres des Etats généraux - l’Eglise, la noblesse et le tiers état - en col cravate, les femmes en tailleur-pantalon et le roi insipide, en costume gris souris… Jamais Versailles n’a autant ressemblé à ce que deviendra l’Assemblée nationale.

"La situation est grave , annonce le premier ministre, le déficit est considérable et le sort de la nation est en jeu." Le clergé doit participer à l’effort collectif. Seul l’impôt unique pourrait sauver la France de la banqueroute. La France ou la Grèce ? Le ton est clinique, les débats semblent être retransmis à la télévision, une correspondante de Madrid commente l’actualité en direct et tente de récolter quelques mots du Roi voire de la Reine, une Marie-Antoinette blonde platine forcément glamour en diable, moulée dans une mini-robe blanche. Des applaudissements nourris, enregistrés et répétitifs fusent de la salle, histoire d’inviter l’applaudimètre aux débats. Et au risque de lasser. Joël Pommerat a choisi d’ancrer "Ça ira (1) Fin de Louis", création mondiale au Manège dans le cadre de Mons 2015, dans le présent et traite la Révolution française sur le ton du débat télévisuel durant lequel chacun coupe la parole à son voisin.

Habitué à insérer la scénographie dans l’écriture du spectacle, qu’elle soit circulaire dans "Cercles/Fictions" ou bifrontale dans "La Réunification des deux Corées", le dramaturge nous avait confié, dans nos éditions précédentes (cf. "La Libre" du 16/9), opter pour une scénographie frontale à savoir habituelle avec le spectacle sur scène et les spectateurs dans la salle. Mais le quatrième mur saute à nouveau, les acteurs surgissent du public, lequel se sent parfois pris à partie. Le ton des débats ne cesse de monter, la création de l’Assemblée nationale s’avère difficile, houleuse voire impossible pendant qu’au dehors le peuple crie famine, gronde, se révolte et s’entre-tue avec une insoutenable cruauté.

Une forme moins convaincante

Les comédiens, tous remarquables, dont le Belge Yvain Juillard, en belle retenue, quant à lui, dans le rôle du Roi, hurlent de plus en plus à l’injustice et confrontent leurs points de vue : "L’heure est-elle encore aux débats métaphysiques ? Que valent la paix et l’ordre quand règne l’injustice ? Peut-on opposer la dictature monarchique à la dictature du peuple ?" L’auteur et metteur en scène français ne donne certes pas de réponses mais ne soulève pas assez de questions, non plus. Si bien qu’on se demande où il veut en venir en démythifiant de la sorte l’élaboration de la Constitution nationale, un texte de référence dont il donne l’impression qu’il a été écrit dans la précipitation et l’improvisation. Orfèvre de l’intime, comme il le prouve encore dans une merveilleuse scène sur fond de Jacques Brel, Joël Pommerat embrasse cette fois une forme épique moins convaincante même s’il reste le grand organisateur du chaos annoncé et assure à merveille la mise en scène et la direction d’acteurs qui tous rivalisent de talent, avec une remarquable distribution féminine. Saadia Bentaïeb, notamment, qu’elle soit secrétaire, noble, membre d’un district et surtout députée Lefranc tient l’assemblée en haleine du haut de ses talons et de sa colère grimpante. Une création théâtrale donc, de la Compagnie Brouillard coproduite par, entre autres, le Manège. Mons et le Théâtre national, maîtrisée et hyperprofessionnelle mais point, hélas, révolutionnaire.

Mons, jusqu’au 18 septembre à 20 heures au Manège. Mons, 1, rue des Passages. Environ 3h30. www.lemanege.com. Rencontre avec Joël Pommerat le 18 septembre à 13h30 au Théâtre Le Manège : centredramatique@lemanege-mons.be