Scènes

Salvatore Calcagno monte avec Sophia Leboutte la pièce de Jean Cocteau. Musicale, intense, décalée. À Liège avant Bruxelles. Critique.

L’idée vient du Théâtre de Liège, dont le directeur Serge Rangoni fit à Salvatore Calcagno cette proposition : monter la pièce en un acte de Cocteau avec Sophia Leboutte, l’une de nos grandes actrices (vue par ailleurs récemment dans "December Man" au Théâtre de Namur).

Pour le jeune metteur en scène, l’entreprise se révèle à la fois un défi et une évidence. Parce qu’il s’agit de sa première vraie confrontation avec le répertoire, mais aussi du "portrait d’une femme, d’un individu, ce que je fais à chaque spectacle", souligne-t-il. Issu de l’Insas, il se fait connaître avec la création en 2013 de "La Vecchia Vacca", qui lui vaut le Prix de la critique de la meilleure découverte. Suivront "Le Garçon de la piscine" puis "Io sono Rocco". Très personnelles, voire obsessionnelles, ses pièces célèbrent toujours - et malmènent parfois - la sensorialité.

© Antoine Neufmars

"C'est un texte en montagnes russes,
où on ne peut pas faire semblant."

- Salvatore Calcagno

Les sens à nouveau figurent au cœur de "La Voix humaine", où une femme seule attend l’appel de son amant. Celui de la rupture, celui par lequel elle va tenter de le reconquérir. Dans la préface à sa pièce, Jean Cocteau écrit : "Il importait d’aller au plus simple : un acte, une chambre, un personnage, l’amour, et l’accessoire banal des pièces modernes, le téléphone." L’intensité court sous sa plume, l’émotion aussi et ses variations douces ou brutales. Sans oublier "l’appareil le moins propre à traiter les affaires du cœur", souligne Salvatore Calcagno. Qui du reste l’a éliminé du plateau, tout comme le salon, et jusqu’à la classe sociale du personnage, pour se concentrer sur l’actrice, son corps de femme mûre et sensuelle, sa voix bien sûr, amplifiée par un micro comme elle serait transformée par le téléphone.

" Non madame, je vous répète que je ne suis pas le Dr Schmitt !" L’entrée en matière frise la farce. La suite sera un tissage de sincérité et de mensonge, de séduction et de renoncement, de passion et de désespoir. Au bout de ce fil qui, de plus en plus ténu, relie les amants bientôt désunis. "Notre amour marchait contre trop de choses. Il fallait refuser cinquante bonheurs ou accepter les risques."

Sextuor à cordes

Salvatore Calcagno a eu envie que la musique "accompagne voire prenne en charge l’émotion" de ce "texte très lyrique". Aussi installe-t-il sur le plateau un sextuor à cordes, composé d’étudiantes du Conservatoire de Liège. Une présence constante, discrète mais altière (jupe longue seventies, col roulé noir, rouge à lèvres, cheveux tirés), un contrepoint complice, un contraste générationnel qui dit le temps qui passe et aussi la transmission.

© Antoine Neufmars

Sophia Leboutte traverse ce torrent d’émotions avec la ferveur qu’on lui connaît - une implication telle que le jeu parfois prend le pas sur la matière même. Ainsi, plus que dans le cœur du spectacle et du texte, est-ce dans ses marges que "La Voix humaine" nous touche le plus. Dans ces images filmées, ce gros plan de femme qui se maquille, se confie, se prépare. "Voilà, maintenant je suis prête pour attendre." Toute la fêlure est là, infiniment touchante, follement vraie derrière l’artifice. Puis dans la voix enregistrée, off, de la fin. 

L’avant, l’après, là où l’humanité cruelle et fragile est dite, assumée, et non plus jouée.


Les coproducteurs du spectacle (Théâtre de Liège, Tanneurs) ont opté pour une présentation, à Liège comme à Bruxelles, dans l'écrin de théâtres à l'italienne.

  • Liège, Trocadéro, jusqu’au 14 octobre, à 20h (mercredi et samedi à 19h). Durée : 1h15. Infos & rés. : 04.342.00.00, www.theatredeliege.be 
  • Bruxelles, Théâtre du Parc, du 25 au 27 octobre, à 20h30 (mercredi à 19h). Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be