Scènes

Théâtre et danse, sophistication et dépouillement, verbe profus, son intense et silence. Les oeuvres dialoguent au FTA.

Autrice (pour le théâtre surtout: d'une de ses pièces, Philippe Falardeau avait tiré le film "Monsieur Lazhar") et actrice (au cinéma notamment), Evelyne de la Chenelière pratique l'écriture et la dramaturgie comme dans un atelier où s'élaborerait une matière destinée à la scène. Le plateau, les interprètes, leurs corps, leurs voix en ligne de mire.

La création de "La Vie utile" a ceci de particulier qu'elle fait suite à une résidence de trois ans à l'Espace Go, lieu de création contemporaine à Montréal, où l'artiste a édifié un mur de mots et d'images, en concentrant sa réflexion autour de deux pôles: la langue et la religion, éléments "à la fois fondateurs et constitutifs du regard que je pose sur le monde, regard dont je me sens souvent prisonnière", explique-t-elle, tout en soulignant la primauté, dans son écriture, de la recherche formelle.

Temps feuilleté

C'est elle qui incarne Jeanne, à l'approche de la mort. Ses mots vont feuilleter la temporalité, dédoubler les figures, développer une pensée, une vision à la fois limpide et complexe, une interrogation obstinée du langage, de ses possibles et de ses lacunes. "Quelle était cette langue dans laquelle je pensais avant de me mettre à dire ?"

Si bien sûr la question linguistique prend une résonance particulière en territoire bilingue, le propos d'Evelyne de la Chenelière ne s'y cantonne pas, ou du moins l'articule dans une dynamique qui englobe les croyances, les renoncements, le désir, les obstacles, le tumulte intérieur, la paix que procurent les gestes simples, les contraintes...

"À quoi mettre le feu pour renaître de mes cendres ?" lance Jeanne, face à elle-même, à ses parents, aux souvenirs qui se bousculent en litanie – et que la plume de la dramaturge déploie en listes vertigineuses. 

"La Vie utile" d'Evelyne de la Chenelière, dans la mise en scène de Marie Brassard.
© Caroline Laberge

Voix modifiées, projections, espace confiné, transparences... La grande metteuse en scène Marie Brassard ne renonce pas à ses habitudes pour « La Vie utile ». Mais si la sophistication du dispositif peut sembler envahissante de prime abord, elle ne bride jamais les comédiens (Christine Beaulieu, Sophie Cadieux, Evelyne de la Chenelière, Louis Negin, Jules Roy Sicotte), voire s'estompe pour laisser voix au verbe, à ses volutes, ses chocs, son humour, sa noirceur.

Friction et présence

Les expériences que mène Jean-Sébastien Lourdais appartiennent à une espèce différente, et pourtant pas si lointaine. Indubitablement, « Bleu » est un laboratoire en soi, créé pour et avec Sophie Corriveau. Une exploration radicale, sensuelle et âpre de la présence : friction, conscience, intériorité. Le chorégraphe et la danseuse ont abordé, pour ce solo, le travail à partir du toucher. 

Sophie Corriveau dans "Bleu" de Jean-Sébastien Lourdais.
© Jean-François Boisvenue

Sans en appeler au jeu ni à la narration, « Bleu » convoque les états d'un corps aux prises avec la matière – y compris sonore, intense et sourde au point de faire vibrer les sièges. Une sorte de paille jonche la scène, que Sophie Corriveau agence d'abord en monticules, à laquelle ensuite elle se mesure, se frotte, se pique. Corps et matière pour une sculpture spatiale qui questionnerait les traces, l'impermanence, et que bouscule obstinément la présence. Le présent qui crépite et crisse. Et une possible échappée.


  • Festival TransAmériques, Montréal, jusqu'au 7 juin – www.fta.ca