Scènes

BILAN

Lundi dernier, Laurent Busine a annoncé officiellement sa décision. Après avoir dirigé pendant près de vingt ans les expositions du Palais des Beaux-arts de Charleroi, il quittera cette fonction le 31 janvier pour se consacrer au tout nouveau musée d'art contemporain, le Mac's, au Grand Hornu. Durant deux décennies, Laurent Busine aura marqué la vie culturelle avec ses expos sur Rodin, Picasso, Dali ou Schiele, mais aussi avec la collection Prinzhorn des dessins de malades mentaux et avec les premières grandes expos de jeunes artistes. Nous l'avons rencontré pour un exercice de «bilan et perspectives».

«Quelle curieuse histoire, dit-il, de venir voir dans un musée des images faites dans un atelier et qui peuvent transformer la vie de quelqu'un! Comment cela fonctionne-t-il ? Pourquoi peut-on être bouleversé, même par une toile blanche sur fond blanc de Ryman? C'est cette question qui m'aura préoccupée toute ma vie».

Laurent Busine a commencé à Charleroi en 1978 aux côtés de Robert Rousseaux qui avait déjà tracé un premier sillon d'expos contemporaines à rayonnement international. Il lui succède en 1983 et aujourd'hui, a posteriori, il tente de définir ce qu'a été sa ligne de conduite. «J'en ai eu quatre dans mes expos. 1) J'ai montré des artistes internationaux ayant atteint une phase de maturité mais encore peu connu en Belgique comme Paolini. 2) Des artistes belges, plus jeunes, ayant déjà une expérience, et qui se voyaient donner la chance d'une grande manifestation comme Michel François ou Alec De Busschère. 3) Des expositions thématiques originales comme «l'oeil musicien» ou «autour de la BD» où l'on ne voyait pas une seule planche de BD. 4) Des grandes expositions historiques surtout dans le cadre d'Europalia comme celle sur Rodin ou sur les estampes japonaises qui m'intéressaient dans la mesure où cet art annonce l'art moderne et contemporain. Les estampes ayant notamment inspiré les impressionnistes».

PRIORITÉS ÉDUCATIVES

Laurent Busine insiste sur l'appui constant qu'il a reçu de la part de Guy Rassel, le directeur du PBA qui quittera aussi le 31 janvier prochain, «un des hommes les plus remarquables que j'ai rencontré, dit-il». Il souligne le bonheur qu'il a eu pendant ces vingt ans d'avoir pu développer un service éducatif et amener les professeurs comme les élèves non seulement vers des grandes expositions sur Turner ou Rodin, mais aussi vers des thèmes plus pointus, «ce n'était pas évident dans une ville comme Charleroi».

Il n'a pas de conseil à donner pour sa succession sauf à demander que le choix soit fait très vite, car il faudra que le nouveau directeur des expositions s'attèle au plus vite à préparer l'après-Busine. On a parlé comme successeur, de la directrice actuelle du musée des Beaux arts de la ville ou de Pierre-Olivier Rolin qui dirige les collections de la province. «Il faut d'abord nommer un successeur à Guy Rassel et ce sera celui-ci qui choisira le nouveau directeur». On parle beaucoup, pour diriger le Palais, de l'arrivée prochaine de Christian Renard, par ailleurs échevin de Charleroi mais rien n'est encore fait. Y aura-t-il appel à candidatures comme le souhaiterait Guy Rassel? Comment couvrir les nouveaux frais causés par les grands travaux au Palais?

Laurent Busine a déjà les yeux tournés vers le Mac's, le futur musée d'art contemporain au Grand Hornu. Il n'est pas encore assuré de le diriger car il a demandé de pouvoir bénéficier d'un budget de fonctionnement (hors achats des oeuvres) de 60 millions de francs. Le gouvernement de la Communauté hésite, il estime que c'est trop, qu'il y a moyen d'étaler l'engagement des 40 personnes prévues...

DÉCISIONS URGENTES

«Il faut décider très vite car nous avons besoin de ce budget dès 2002 pour pouvoir ouvrir en septembre prochain, répond Laurent Busine. Nous ne sommes pas dans un souk où l'on discute des prix. Notre budget a été calculé de manière très juste. Quel est l'homme politique qui osera prendre la responsabilité de tout arrêter! Je suis surpris que la Communauté découvre seulement aujourd'hui qu'il faudra bien un budget pour ce musée alors que cela fait onze ans qu'on le prépare. J'apprécie Rudy Demotte et ses efforts, mais je pense qu'il hérite d'une situation qui n'a pas toujours été cohérente car il est le septième ministre en onze ans à traiter de ce dossier! Certes, on fera appel au sponsoring privé, mais cet apport sera un «plus» pour les expos, le budget de base doit être prévu par la Communauté».

La réponse du gouvernement devrait venir dans les prochaines semaines, dans le cadre du budget 2002, très difficile par ailleurs.

Mais avant même que le musée ne soit inauguré, il existe déjà. «Nous voulons montrer que le musée ne se limite pas à des murs et que, lors de son inauguration, il n'apparaisse pas comme parachuté». De multiples activités visent dès aujourd'hui, à toucher la population avoisinante de manière très originale: un spectacle aura lieu en décembre sur des textes de grands artistes comme Louise Bourgeois et Marcel Duchamp.

Un petit journal «m'as-tu-vu?», sorte de guide culturel, a été édité pour les enfants. Une belle tente, de type nomade, a été acquise qui permet d'aller dans les écoles et de réunir les enfants d'une classe autour d'une oeuvre d'art contemporain (Laurent Busine veut aussi réaliser cela avec les écoles de la ville de Bruxelles). Avec les enfants, on parle, on discute.

LES ENFANTS AURONT DÉJÀ TOUT VU

«Les enfants auront déjà vu nos oeuvres (il y en a 80 déjà dans la collection) avant même que les salles d'exposition ne s'ouvrent». Pour les adultes, l'équipe du musée propose de venir chez les habitants des alentours du musée avec une oeuvre. «On prend le café et des biscuits en parlant de l'oeuvre d'art amenée dans ce salon improvisé, à côté de l'image d'un toréador ou d'une photo de la tour Effel. Bien sûr, on ne prend pas les oeuvres les plus difficiles. Nous montrons qu'il n'y a pas plus de problèmes à parler d'art contemporain que de Rubens».

Laurent Busine prépare aussi 24 gardiens de musée, afin qu'ils puissent être «les premiers répondants aux questions des visiteurs».

Après une inauguration officielle de la partie architecturale du musée en décembre prochain, c'est en septembre 2002 que le Mac's ouvrira ses portes par une exposition spéciale préparée dès aujourd'hui par Busine («mais n'étant pas encore sûr de mes moyens, je ne pourrais pas continuer à préparer cela si le gouvernement ne fixe pas rapidement mon budget»). Le Mac's mènera de front la mise en place d'une collection propre, des expos et une mission d'éducation.

«J'aimerais, précise Busine, mêler des oeuvres de la collection avec les expos, pour qu'il y ait un fil entre les deux et ne pas juxtaposer collections et expos sans liens. Ma collection ne vise évidemment pas à l'exhaustivité, ce serait ridicule à quelques centaines de kilomètres de très grands musées d'art contemporain, mes lignes de force seront le rapport à l'architectural, le rapport à la mémoire et le rapport au poétique, c'est-à-dire comment s'expriment des moments émotionnels du passé ou pour le futur. Cela renvoie à ma question: comment fonctionne cette émotion qui nous prend devant certains tableaux?»

© La Libre Belgique 2001