Scènes

Après Strasbourg, suivre Mulhouse puis prendre la direction Guebwiller et sortir à Kingersheim, village alsacien dont l’on imagine les maisons à colombages, les façades peintes en ocre et vieux rose, les géraniums rouge vif accrochés aux balcons, le tout arrosé d’un fumet de choucroute royale au Gewurztraminer Ah, le pouvoir de l’imagination ! La réalité, toutefois, reprend vite ses droits, surtout les jours grailleux de fin d’hiver dans une ville dortoir peu avenante, pratiquement dépourvue de restaurants, d’hôtels et, pire encore, de théâtres.

Au premier abord, Kingersheim ressemble à un trou perdu et serait inconnue au bataillon des amateurs de théâtre jeune public s’il n’était le centre de Momix, festival international important, qui célèbre en 2011 son vingtième anniversaire et qui vit le jour par la volonté politique du maire socialiste de la ville, Jo Spiegel, volonté couplée à celle de Philippe Schlienger, directeur du festival. Comme Bayreuth, à l’époque, toutes proportions gardées, bien sûr. Non seulement Wagner veilla à monter ses opéras dans une ville où aucun autre événement culturel n’était susceptible de leur porter ombrage mais, en outre, il reçut l’aide de la municipalité, et finalement celle du roi Louis II de Bavière, pour construire son célèbre Festspielhaus, l’opéra des Margraves de Bayreuth ne correspondant pas à ses exigences artistiques.

Retour en Alsace et première prise de contact au centre culturel Créa, point nerveux et chaleureux de Momix. Les lieux ont été aménagés, le noir est de la partie, les lampions offrent une lumière tamisée, le sens de l’accueil est au rendez-vous et le vrai cœur du festival y bat. Les organisateurs nous renvoient à Mulhouse, la première réunion se déroulant à La Filature, un navire culturel, tout de verre et de lumière. Changement de décor

Momix a été choisi par l’Onda (Office national de diffusion artistique) pour le premier Focus jeunes publics. Cette idée de focus a vu le jour à Lyon, voici deux ans, pour la Biennale de la danse et sera bientôt à Maubeuge et à Mons pour le festival de théâtre Via. Cette année, c’est donc l’événement alsacien qui accueille 180 programmateurs venus du monde entier, invités à découvrir "la crème de la crème" du théâtre français pour enfants et adolescents. Trois jours durant, ces sélectionneurs seront pris en charge du matin au soir, baladés en navette d’une vague salle de théâtre à l’autre, découvriront la diversité du théâtre jeune public français, de la danse à la marionnette en passant par l’ombre et la parole, partageront leurs repas et leurs impressions autour de tables rondes, le tout après une première prise de contact, via un "speed dating" On s’assied à la grande table et, toutes les cinq minutes, on change de place et d’interlocuteur, un jeu d’esprit américain, certes, mais efficace pour savoir rapidement que se croise ici une délégation de quinze personnes de l’île de la Réunion, une Japonaise qui organise le festival de théâtre pour enfants "Kijimuna Festa" à Okinawa, le Belge Luc De Maesschalck exilé à l’Yonne-en-Seine, la Flamande Caroline du 4Hoog Théâtre ou encore Viola Streicher de l’Agora Theater de la Communauté germanophone de Belgique, auquel Philippe Schlienger a voulu rendre hommage cette année. Il a donc programmé quatre spectacles, "Le chat-requin", "Le cheval de bleu", "Le roi sans royaume et "Le bon berger" écrits et montés par Marcel Cremer, fondateur de l’Agora, disparu fin 2009.

Le directeur de Momix a également publié chez Lansman un recueil de ces quatre textes et accueilli l’exposition "Traversées" du CDWEJ (Centre dramatique de la Wallonie pour l’enfance et la jeunesse) qui, grâce aux photos très parlantes d’Anne Valentin, nous dévoile un peu de ce fameux théâtre autobiographique dont Marcel Cremer fut l’inventeur. "Ma première rencontre avec son théâtre, via "L’homme qui plantait des arbres" de Jean Giono fut inoubliable, nous dit Philippe Schlienger. J’ai cru voir un ovni dans le paysage. C’était un spectacle total qui ravissait ou désappointait, un (non-)théâtre qui interrogeait le spectateur. Je me suis vraiment demandé qui pouvait créer des pièces aussi étranges. Ensuite, j’ai vu "Princesse Trouillette" au National à Bruxelles, puis j’ai eu un véritable flash avec "La Femme Corbeau". J’ai été tellement secoué que j’y suis retourné le lendemain. La performance de Viola Streicher m’a impressionné, la scénographie était incroyable, la pièce était novatrice d’un bout à l’autre. J’ai invité plusieurs spectacles de l’Agora à Momix, des liens se sont tissés. Le travail d’Agora a changé ma perception du théâtre jeune public avec cette question essentielle : de quoi doit-on parler en termes de responsabilité aux enfants ?" explique l’organisateur, souvent présent aux Rencontres théâtre jeune public de Huy et séduit depuis longtemps par la créativité des spectacles pour enfants et adolescents en Belgique qu’il programme chaque année à Momix.

Outre les quatre pièces d’Agora, on pouvait aussi voir cette année "La légende merveilleuse de Godefroy de Bouillon" par les Royales Marionnettes et "Vy" de Michèle Nguyen avec le Tof Théâtre. De très beaux ambassadeurs.