Scènes

Vendredi soir, nombreux étaient sans doute les spectateurs à être venus à Forest National pour voir ou revoir la chorégraphie mythique du "Boléro" imaginée par Maurice Béjart et dansée, 57 ans après sa création à La Monnaie, par le Béjart Ballet Lausanne (BBL), jusqu'au 20 mai.

Mais avant, en première partie, le public a pu découvrir une création originale de Gil Roman, directeur artistique du BBL depuis la mort de Béjart en 2007: "t'M et variations...". Sur scène, éclairés dans une lumière ocre, sont installés des instruments à percussions uniques derrière lesquels viennent prendre place les deux musiciens de Citypercussion Thierry Hochstätter et jB Meier. Pendant 50 minutes, une trentaine de danseurs se relaient en 14 tableaux, 14 variations qui se déclinent autour du thème de l'amour et de Maurice Béjart.

Vêtus de costumes très simples, s'apparentant aux tuniques, collants, shorts, pantalons et t-shirts portés habituellement en classe de danse ou en répétitions, les danseurs racontent une histoire à "Maurice" (NdlR: comme on appelle Maurice Béjart au sein de la compagnie), celle de la vie de la compagnie depuis sa disparition il y a dix ans. Pas de cinq, de deux, de huit, de trois, solo,..., chaque morceau est une lettre ouverte au danseur et chorégraphe qui créa le Béjart Ballet Lausanne il y a 30 ans, en 1987. Le rendu est d'autant plus saisissant et vivant qu'un scribophone a été inventé à cet effet, reproduisant le son de la plume qui gratte le papier.

© Francette Levieux

Si une part importante du travail du BBL consiste à faire vivre la mémoire et l'oeuvre de Maurice Béjart, Gil Roman s'attache également à poursuivre le travail de création de la compagnie. Entré à 19 ans, en 1979, au "Ballet du XXe siècle", fondé par Béjart à Bruxelles, Gil Roman n'a jamais quitté "Maurice". Son travail de chorégraphe est donc nourrri par cet héritage inestimable, mais il n'en demeure pas moins innovant et audacieux. Dans "t'M et variations...", on retrouve cette patte béjartienne mêlant des mouvements extrêmement techniques – soulignons à ce titre le très haut niveau des danseurs du BBL- à des pas simples, presque du quotidien. Toute l'intensité de la chorégraphie est impulsée par le jeu incroyable des percussions, faisant balancer les tableaux entre rythme saccadé et haletant, et mélodies d'une infinie douceur. Tout au long de la chorégraphie, dans des mouvements très amples, énergiques, suspendus ou tendres, les corps des danseurs se frôlent, se touchent, se caressent, s'écartent, se repoussent, s'attirent, tantôt avec force, tantôt avec tendresse, non sans une certaine dose d'humour. L'émotion est palpable, à fleur de peau, tant la sincérité de la troupe habite la chorégraphie et emporte le public dans un tonnerre d'applaudissements.

Elisabet Ros sur la table du "Boléro"

En seconde partie, le rideau se lève sur l'impressionnant orchestre philarmonique belge La Passione, dirigé par Paul Dinneweth. Après quelques morceaux dansés dont on laissera la surprise à celles et ceux qui assisteront aux représentations de ces samedi et dimanche, le public retient son souffle: la table du "Boléro" est installée. Ce vendredi soir, c'est la danseuse Elisabet Ros qui interprète le rôle principal (NdlR: elle le partage en alternance avec le danseur Julien Favreau). Autour d'elle sont assis sur des chaises une quarantaine de jeunes hommes. La célèbre musique de Ravel commence à résonner. Dans un subtil éclairage cru, Elisabet Ros entame son solo. Son physique longiligne, moulé dans un haut couleur chaire et un collant noir, tranche avec le corps puissant de Jorge Donn, dont l'interprétation du "Boléro" a marqué toutes les mémoires - rappelons toutefois que Béjart avait à l'origine imaginé le "Boléro" pour une danseuse, Douchka Sifnios.

© Marc Ducrest

Portée par la montée en puissance de la musique, Elisabet Ros exécute des gestes précis, cadencés, gagnant toujours un peu plus en force. Le rythme prend au coeur et aux tripes. Une partie des jeunes hommes s'est levée, rejoignant Elisabet Ros dans cette frénésie terriblement érotique. Les mouvements des pieds, des jambes, des mains, des bras et des hanches sur la table se succèdent, Elisabet Ros maitenant la tension... jusqu'à son apogée. Le public, conquis, est debout.


"t'M et variations..." et le "Boléro" par le Béjart Ballet Lausanne, à Forest National, le 19 mai à 20h et le 20 mai à 15h. Infos et rés.: 070.345.345. - www.musichall.be