Scènes

L'acuité du regard de Yasmina Reza, la férocité de son humour et son sens aiguisé de la dramaturgie ont porté l'auteure française au-devant de la scène. Qu'elle exacerbe le snobisme des amateurs de tableaux abstraits,voire entièrement blancs, dans "Art" (1994), un tube théâtral interprété, dans une première version, par Fabrice Luchini, Pierre Vanheck et Pierre Arditi puis chez nous par les excellents Alain Leempoel, Bernard Cogniaux et Pierre Dherte (voir nos éditions du 19/11), qu'elle pointe les failles des parents bobos politiquement corrects dans le ravageur et vaudevillesque "Dieu du carnage" ou qu'elle suive la campagne électorale de Nicolas Sarkozy ("L'Aube le soir ou la nuit", 2007), l'auteure trempe sa plume dans l'encrier de l'air du temps. Et lui donne une consistance qui séduit les milieux bourgeois heureux de se regarder dans ce miroir aux alouettes.

On connaissait moins, cependant, la fibre plus romanesque, intérieure et intemporelle de l'écrivaine. Le boson - minuscule théâtre privé de la chaussée de Boondael avec lequel il faut désormais compter - la valorise grâce à "L'Homme du hasard" (1995) , une des perles de cette saison. Grâce, entre autres, au texte ciselé, profond, amer et nostalgique au coeur duquel l'allusion à Stefan Zweig sonne juste, malgré l'absence d'intensité. On respire toutefois des effluves de "La lettre d'une inconnue" ou des "Vingt-quatre heures de la vie d'une femme" dans cette rencontre inespérée entre un écrivain et l'une de ses grandes admiratrices. Tous deux se retrouvent face à face , dans le même wagon, au cours d'un voyage en train entre Paris et Francfort. Une atmosphère, déjà. Va-t-elle oser sortir de son sac "L'Homme du hasard", le dernier roman de son auteur fétiche ?

L'ego de l'écrivain

Un autre voyage, introspectif, se profile dans les pensées et l'ego de l'écrivain assis entre deux âges qui enrage à l'idée du prochain mariage de sa fille avec un "vieillard", soit un homme de sa génération, qui ressasse ses idées, de la critique aux émissions télévisées boudées, de ses insomnies aux commentaires des lecteurs. Et s'étonne qu'ils lui parlent encore d'un livre écrit voici trente ans, par un autre que lui, en quelque sorte, dont il a presque tout oublié.

Face à lui, regardant par la fenêtre, la dame en tailleur jaune, une Jo Deseure tout en dignité, retenue, justesse et fragilité. Elle excelle dans ce rôle de femme modeste qui n'a jamais aimé, sinon peut-être l'écrivain qui la regarde à peine. Le tout dans une mise en scène d'une grande sobriété pour cette nouvelle création de la Cie des bosons. Bruno Emsens laisse l'espace requis au texte et au jeu, un choix judicieux, et assure une direction d'acteurs d'une grande précision. Saluons aussi la scénographie de Valentin Périlleux, bien présent sur les scènes du théâtre jeune public, et le réalisme des marionnettes à la Ron Mueck, un grande tendance ces derniers temps, qui animent, à leur manière, ces longs monologues statiques qui requièrent une réelle attention et ne laissent rien au hasard. Le spectacle remporte d'ailleurs un tel succès que Le théâtre du boson, qui n'accueille pas plus de quarante spectateurs à la fois, joue les prolongations jusqu'au 5 décembre mais que ceux qui veulent monter dans le train ne tardent pas à réserver leur billet.

Bruxelles, le Boson (361 chaussée de Boondael), jusqu'au 5 décembre, à 20h1. Rens. & rés. : 0471.32.86.87 ou reservations@leboson.be