Scènes Une exploration de la microsociété de la nuit par Thomas Lebrun. Aux Halles les 9 et 10 mars. Critique et rencontre.

Fourreau lamé, survêt et catogan, chemise qui brille et talonnettes, microshort et bubble gum… House, funk, dub, disco, technopop.

Au centre du plateau, un petit podium focalise l’attention et la lumière. C’est là, alors que fusent les tubes, que vont se succéder à un rythme stroboscopique "Les Rois de la piste" : du grand type maladroit à la nymphette délurée, du banquier bourré au B-boy imperturbable, en passant par la jeune fille rangée… Autant - et bien davantage - de personnages composés au gré de ces sorties où s’entremêlent l’être et le paraître.

Un torrent de "Rhythm of the night", une rasade de "Pump up the jam" et autres bouillons de "Gonna make you sweat (everybody dance now)" : le ton est donné, celui des boîtes de nuit, des discothèques, des clubs, des soirées, des années 80-90 en particulier.

Les mille visages de la fête

C’est en observateur tendre et précis de ses contemporains - et en tant aussi que le gogo dancer qu’il fut jadis - que Thomas Lebrun signe cet opus où le show se nourrit d’attitudes pour sculpter de fugaces archétypes.

En compagnie de Julie Bougard, Matthieu Patarozzi, Veronique Teindas et Yohann Têté, le chorégraphe et danseur (dont le 140 a accueilli plusieurs pièces) explore le vocabulaire du clubbing. Extravagance, fanfaronnade, timidité, séduction, provocation, convoitise, discrétion : la fête a mille visages, et ce point commun de l’exposition, l’être seul parmi la foule, qui tâche de s’en démarquer.

Si la poésie de la métamorphose et les surenchères de la représentation font des "Rois de la piste" une roborative galerie de portraits drôles et touchants, le spectacle s’aventurera aussi sous le faisceau des apparences pour, d’un unisson soudain plus sombre, cueillir l’émotion à fleur de failles.

© Frédéric Iovino

  • Bruxelles, Halles de Schaerbeek, les 9 et 10 mars, à 20h. Durée : 1h. De 10 à 20 €. Infos & rés. : 02.218.21.07, www.halles.be

© Frédéric Iovino

"L'outrance est beaucoup plus forte dans la vie que sur le plateau"

Thomas Lebrun, danseur et chorégraphe des "Rois de la piste"

C’est fin janvier, après la première d’une courte série de représentations aux Subsistances, à Lyon, que nous rencontrons Thomas Lebrun.

Danseur et chorégraphe, directeur du Centre chorégraphique national de Tours depuis 2012, il tient à sa liberté d’inventer à chaque pièce un nouvel univers. Celui des "Rois de la piste" s’enracine dans le Nord-Pas-de-Calais de ses jeunes années, quand avec ses potes il passait la frontière pour rejoindre le Fifty Five, le Boccaccio, le Café d’Anvers… Clubs mythiques de Belgique. "Les lieux où les gens vont danser pour se faire du bien, séduire, faire des rencontres", une réalité qui a toujours existé, sous diverses formes. Celle qu’il compose avec ce spectacle (créé en 2016) relève de la critique sociale "mais pas seulement". Et sans jugement, ni caricature. "Ce sont des gens que l’on aime bien, qui nous transforment, nous chamboulent" - des personnages ordinaires, singuliers et finalement "tous pareils, avec l’envie d’être vus, de s’amuser, de draguer". La petite faune de la nuit. "Et puis il y a ceux que l’on n’a pas osé être, même par autodérision…"

Typologie expressive

Les cinq danseurs-performeurs des "Rois de la piste" ont construit cette quarantaine de personnages "comme des cartes d’identité, en leur donnant des origines, un métier, un prénom", autant de caractéristiques qui, sur scène, restent implicites mais permettent cette typologie si expressive.

Sur ce podium carré, ce "cadre très contraint", les danses du début, nées d’impros, ne sont pas écrites, explique Thomas Lebrun. "Pour moi, tout vient de la cage thoracique, du sternum" - épicentre du rythme et axe du mouvement.

La troupe des "Rois de la piste", disparate, a pour point commun la danse contemporaine mais mêle tant les horizons que les générations. "Tout le monde apprend de tout le monde."

De la même façon, le spectacle (déconseillé aux moins de quinze ans, indique la communication officielle) s’adresse-t-il à tous ? L’outrance que certains y voient est, pour Thomas Lebrun, "beaucoup plus forte dans la vie que sur le plateau". Quant au "fond du travail", c’est "la manière dont le public va recevoir cette proposition et réagir. Ma mère ou Jacky du café du coin… Il y a une simplicité qui est bien comprise : juste assumer qui l’on est. On a tous critiqué des gens, on a tous parfois des pensées moches, on peut tous voir la beauté. Je viens d’où je viens. Je n’ai jamais supporté l’artiste sur son piédestal."

Célébrer la diversité des corps imparfaits

C’est aussi pourquoi Thomas Lebrun réfute ici toute volonté de décryptage artistique savant d’une pratique populaire. "C’est une pièce de performance, de danseurs. C’est écrit, ciselé, honnête. Si pour l’interprète c’est un job, alors c’est raté."

Formidablement typé dans les costumes, le spectacle fait écho à ce qu’a connu le chorégraphe jadis. "On créait nos tenues avec ce que l’on trouvait. J’étais un gogo pauvre, avec une petite bande de Roubaix-Tourcoing, on allait en stop de Mouscron à Gand", se souvient-il. "Maintenant, en boîte, la plupart vont se défoncer, point. Il n’y a plus ce côté carnavalesque. Le corps aujourd’hui est tellement mis à l’écart." Or, à travers d’extraordinaires performeurs, c’est justement la diversité des corps imparfaits et humains que célèbre "Les Rois de la piste".