Scènes

Chaque année, environ cinq cent mille enfants prennent le chemin du théâtre en croyant parfois qu’ils vont à la piscine, et sans savoir qu’ils reviendront sans doute grandis d’une expérience que la vie ne leur offrira pas si souvent, excepté pour les privilégiés. Chaque année, une quarantaine de compagnies de théâtre jeune public présentent leurs nouvelles créations devant un public de professionnels et tremblent à l’idée de ne pas être assez programmées car, pour parler crûment, les compagnies jeune public sont de plus en plus nombreuses à se partager le même gâteau, lequel, en Belgique comme ailleurs, est dérisoire en regard du théâtre dit pour adultes, puisqu’il est sept fois moins élevé. Et pourtant, l’enjeu tant sociétal qu’artistique est considérable et concerne la société toute entière, l’adulte de demain. C’est en effet toute la question de la considération de l’enfance qui se pose ici en filigrane. Alors pour mieux avancer, il convient parfois de reculer un peu, ou, à tout le moins, de se poser pour s’interroger. "Do you speak jeune public" interroge, en ce sens, la CTEJ (Chambre des théâtres pour l’enfance et la jeunesse) au cours d’une journée de réflexion à La Maison de la Bellone. Un beau panel était réuni (voir notre épinglé) pour une vraie confrontation d’idées dont nous vous proposons, plutôt qu’un résumé, un petit dictionnaire, histoire, bien entendu, de "speak" jeune public couramment.

Adolescence : S’il est un terme impossible à définir, c’est bien l’adolescence. Les ados ne se reconnaissent pas eux-mêmes. Ils aimaient la confiture de myrtilles, le théâtre, les vêtements, ils n’en ont plus rien à faire, explique la psychologue. Pour grandir, ils doivent tuer tout ce à quoi ils croient, s’opposer à l’école, aux parents, aux thérapeutes. Qu’attendent-ils des adultes ? Le respect. Puisqu’ils se cherchent eux-mêmes, il importe qu’il n’y ait aucun jugement qui passe par le théâtre. Et qu’au théâtre ils puissent rencontrer cette possibilité de l’abandon, de s’isoler tout en étant en contact avec le monde exactement comme la littérature qui permet : "D’être seul face au livre mais de se sentir en vibration avec l’humanité." Helmut Wenderoth, lui, insiste sur le fait qu’il ne sert à rien, en tant qu’adulte, de jouer à l’ado. "Les adultes font semblant d’être plus jeunes et les jeunes d’être plus vieux. On se rencontre au milieu et on ne sait plus qui est qui", déclare le metteur en scène qui n’a pas peur de les fâcher en leur disant, par exemple, qu’une application de leur smartphone stipule que s’ils "vendent" leurs amis, ils auront des minutes gratuites…". Le directeur artistique du Kreschtheater, sis en République fédérale allemande, là où le théâtre reste d’avant-garde, ne veut pas seulement monter des pièces pour enfants et adolescents, il veut aussi qu’ils y participent. "Notre théâtre devient un lieu où ce que les jeunes veulent raconter de leur vie a sa place. Trop souvent, j’assiste à des théâtres où les adultes veulent expliquer aux ados leur vision du monde."

Mort : Peut-on parler de tout avec les enfants ? Oui, tout dépend de la façon dont le spectacle est lié au questionnement à l’intérieur de moi. Qu’est-ce qui me pose question, qu’est-ce qui me perturbe, moi ? La présence latente de la mort même quand on fait la fête. Comment arriver à dire adieu. Ce sont des thèmes que je partage avec tous. Nous avons créé un spectacle "Plus tard, lorsque je serai mort" qui parle d’une petite fille de 8 ans atteinte d’un cancer. Deux camarades de classe lui rendent visite. Ce spectacle n’est pas triste. C’est une vision optimiste de la vie dont la mort fait malheureusement partie. Pas une seule école n’a voulu le voir sous prétexte qu’on ne parle pas de la mort aux enfants. Même le divorce et l’addiction sont tabous s’ils ne sont pas envisagés sous un angle pédagogique. (C.Poher.)

Andersen : Andersen a écrit ses contes à cause de la douleur autour de lui. Il était laid, pauvre, ne savait ni lire ni écrire. Il était donc important pour lui de créer. Lorsque j’ai fait une installation pour l’anniversaire de sa mort, j’ai fait une table d’anniversaire avec la mort et l’ombre, un axe d’énergie positive et négative et quand on traverse la mort, le vilain petit canard devient cygne et s’installe à la place du poète. (C.Poher)

Barbarie : Dans un enjeu de civilisation, rencontrer le spectacle permet une distance entre la scène et la salle pour sortir de la barbarie, du pulsionnel. L’enfant a quelque chose de l’ange et du démon. Nous cheminons ensemble dans une (in)compréhension du monde et le théâtre me sert autant à résoudre cette (in)compréhension. (Christian Duchange).

Idées : Ce sont vos idées et avec vos idées, vous êtes incomparable et ce que vous allez porter dans ce monde sera incomparable aussi. (H.Wenderoth).

Langage : Chaque spectacle est un langage. (C. Poher)

Narratif : Dans mes spectacles pour enfants, le deuxième niveau est le narratif. Il faut être conscient de ce qu’on veut raconter et supprimer le superflu, chercher son langage. (C.Poher)

Peter Pan : C’est pour moi l’écrit du XXe siècle qui pose la question de l’imaginaire dans la city où les comptables ne savent plus conter. (C.Duchange)

Public : Il est absurde de penser que si mon théâtre est vide, c’est de la faute des autres. Idem pour les musées. J’aime suivre le chemin de l’aïkido. Je cherche par exemple à savoir comment transformer l’énergie qui vient du monde digital pour aller plus loin ensemble. Je n’ai pas la réponse mais je ne perds pas courage. (H.Wenderoth)

Pédantisme : Il est temps de mettre fin au pédantisme, de cultiver l’art de poser les questions sans donner de réponses. La coopération est la manière future d’avancer. (H.Wenderoth)

Représentation : Avant de parler de représentation théâtrale, évoque la représentation mentale que l’on se fait par exemple d’une grenouille. A la simple évocation de ce nom commun, l’un pensera au batracien en train de sauter dans l’eau, l’autre à la cuisse aillée et persillée, le troisième, à son doudou préféré. Chacun se crée une image. Comme le bébé lorsqu’il a faim et qu’il attend que sa pulsion soit assouvie. Le temps d’attente entre la sensation de faim et le rassasiement lui permet de se créer des images. C’est le début de la pensée et ces images vont prendre sens si la mère met des mots sur elles. L’action précède la pensée. L’enfant est sensori-moteur, déclare Jean Piaget. (C.Osterrieth)

Sensuel : C’est une porte d’entrée pour toucher les enfants, par le sensuel, on réveille l’enfant en nous. Je travaille en improvisation avec mon équipe. Il faut faire vibrer son cœur et son ventre. (C.Poher)

Shakespeare : Trop de gens pensent encore que le théâtre ne leur est pas adressé, qu’il est conçu pour les riches, les beaux, les intelligents, les Perses… Et pourtant, Shakespeare n’écrit pas pour les rois mais sur les rois et l’enfant peut se dire : "La chute de Lear, c’est mon histoire". Les enfants de cinq ans, quand ils voient le Roi Lear, réalisent à quel point cela va vite de devenir le roi de la récré et de tomber ensuite. (Wenderoth)

Spectateur : Si on a l’impression d’être spectateur, c’est que le spectacle qu’on regarde est trop pauvre (C.Poher).

Symbolisme : Jusqu’à cinq ou six ans, l’enfant est dans le symbolisme et joue, par exemple, à l’école avec ses poupées pour mieux apprivoiser l’école. Il a besoin de se la représenter de cette manière-là. A l’âge de sept ans, dit âge de raison, il sera obligé d’accommoder son raisonnement et devra renoncer à sa façon de voir le monde pour passer aux mesures conventionnelles telles que le centimètre et plus le pied du voisin. De 12 à 17 ans, sa pensée est opératoire et il peut raisonner sur des symboles et à partir de 16 ans, il assimile les concepts. (C. Osterrieth)

Tout public : Comment aimer ce que nous faisons si nous ne pouvons le nommer ? L’expression "tout public" est très belle. J’aime les "pour six ans et plus" car j’appartiens aux "et plus". Si l’on parle de théâtre pour enfants, on exclut le "et plus". (G.Verfaillie)

Je fais du théâtre pour enfants et leurs adultes. Aux niveaux sensuel et narratif vient se joindre le niveau symbolique ou mythologique qui touche à l’inconscient collectif. Quand les trois niveaux fonctionnent, le spectacle devient un spectacle pour tous. (C.Poher)

Walt Disney : Je cherche à ne pas rentrer dans cette esthétique pour enfants créée par les entreprises. C’est mon travail politique par rapport au théâtre. Il faut lutter contre l’idée de cette enfance rose et merveilleuse. (C.Duchange)