Le Fabre pur jus, 30 ans de radicalité

Guy Duplat Publié le - Mis à jour le

Scènes

Troubleyn, la compagnie de Jan Fabre, a ses beaux locaux en plein cœur du quartier immigré de Borgerhout à Anvers. Ce lundi, le hall est curieusement occupé par deux coiffeurs qui coupent les cheveux des quinze acteurs/performeurs/danseurs/chanteurs engagés par l’artiste. Une jolie Française voit sans états d’âme ses longues mèches blondes tomber sur le sol. "C’est pour mieux mettre en évidence les visages", dit Fabre, chemise blanche, jeans. D’autres s’agitent : une photographe, des invités qui vont suivre les répétitions des deux spectacles cultes de Fabre qu’il va rejouer un peu partout.

Nicolas Simeha, chanteur d’opéra, participe à cette performance. Il a été auditionné à Paris et connaissait déjà le travail de Fabre. Il joue dans "Le pouvoir des folies théâtrales". A un moment, il chante la mort d’Isolde, les yeux bandés, un couteau en main, en déséquilibre au bord de la scène et avance vers Isolde qui a aussi les yeux bandés. Quand il la croise, il donne un coup de couteau. Danger, extrême, sensualité sont au menu. Il fait partie d’un casting multiculturel. Dans les deux spectacles, on parle toutes les langues et les participants sont français, italiens, grecs, belges, néerlandais, australiens, croates. Pour lui, ces deux pièces sont "une expérience à vivre, elles permettent de se donner le temps d’entrer dans un autre temps que les rythmes de plus en plus effrénés qu’on nous impose, de goûter un spectacle plus libre, dégagé du poids du marché."

Les quinze acteurs/performeurs/danseurs répètent depuis plus de deux mois. Ils joueront d’abord ces pièces cet été à Vienne et tourneront ensuite de Buenos Aires à Anvers (Singel) et Bruxelles (au Kaai en mars). Le premier spectacle est un moment clé de l’histoire des scènes. "C’est du théâtre comme c’était à espérer et à prévoir " fut créé le 16 octobre 1982 dans la salle Stalker à Bruxelles, alors dirigée par Chris Dercon, l’actuel directeur de la Tate Modern à Londres.

Ce spectacle "pour 5 hommes et 3 femmes" dure 8 heures sans interruption (mais le public peut sortir et rentrer à sa guise). Fabre avait alors 24 ans à peine et apparaissait comme un météore dans le ciel européen. "J’apportais, se souvient-il, mon expérience de performeur et de plasticien dans le monde du théâtre, c’était nouveau." Les huit acteurs jouaient jusqu’au bout de leurs forces, dans une suite de scènes plus épuisantes les unes que les autres, jouant aussi à d’autres moments sur la lenteur et l’éternel recommencement.

Ce lundi, il y avait une répétition. Nous l’avons suivie durant une heure et demie et c’était passionnant, sans jamais un instant d’ennui. La scène est dans le noir avec des petites lampes et une douzaine de chaises de jardin. Chacun entre à son tour et pose sa chaise face au mur, entamant des transes successives, pleines de tics. De petits films super 8 sont actionnés. Au plafond, des crochets de boucherie sur lesquels sont accrochées les chaises avec, dessus, des bougies. Elles se balancent lentement, faisant des ombres sur l’écran blanc. Un garçon et une fille, torse nu, peignent longuement sur leurs corps des lignes rouges. Une fille fait un strip-tease à répétition contre un piquet, deux performeurs se font face et soufflent à perdre haleine, ils crient des propos de café du commerce, des acteurs promènent de vraies perruches tenues en laisse, etc. C’est plastiquement très beau, c’est fort.

A l’époque, les premières réactions furent la surprise. Dans son "Journal de nuit" (publié aujourd’hui en français chez L’Arche), Jan Fabre raconte comment le journal "Het gazet van Antwerpen" l’avait d’abord éreinté, et comment, une nuit, les acteurs jouèrent devant neuf spectateurs à peine, dont la sœur de son actrice fétiche Els Deceukelier qui était venue avec son copain et qui n’ont cessé de se bécoter tout au long de la nuit. Et puis, le succès est venu avec des articles très élogieux en France, Angleterre, Italie, Etats-Unis. Le texte du "Monde" est éloquent : "Ils se chamaillent, se provoquent, s’assoient bien alignés, jambes croisées, s’agenouillent hilares, défilent, yeux bandés; claquent des dents, gonflent les joues, se laissent envahir de tremblements; se donnent des coups de pied, s’embrassent, suent à grosses gouttes, crachent de l’eau comme des baleines. Cela dure huit heures, devant un drap blanc. Quand ils promènent des oiseaux en laisse ou qu’ils lâchent deux tortues, c’est triste comme un conte de fées. Quand ils pendent aux crochets de boucher, les chaises, y posent les bougies allumées et impriment à l’ensemble un mouvement de balancier désordonné, c’est beau comme un tableau. Quand un acteur, torse nu, saute en l’air, retombe comme un pantin désarticulé, se relève et recommence, recommence, répète son geste absurde jusqu’à l’épuisement, c’est fatigant comme la retransmission d’une finale de tournoi de tennis." La conclusion : "En bon enfant pervers, Fabre sait utiliser son savoir. Il a compris comment on exaspère et inquiète, comment on éblouit."

"Libé" parle des scènes où ils lèchent longuement le yaourt sur le sol, se déshabillent et se rhabillent sans cesse, se maculent le corps de mousse à raser. "Fabre est venu au théâtre comme on va au bordel. D’abord par curiosité, puis par hygiène, enfin par vice", lit-on.

A côté des 8h de "C’est du théâtre ", les 5h du second spectacle (1984), " Le pouvoir des folies théâtrales", paraissent presque courtes. D’autant que les projections font référence à l’histoire de l’art et qu’il y a un fil plus narratif autour du roi nu du conte d’Andersen. Fabre y revisite l’histoire de l’opéra et du théâtre avec un culot total.

"C’est vrai, nous dit-il, que ces deux spectacles restent d’une radicalité sans équivalent dans le théâtre actuel devenu obnubilé par les contraintes commerciales qui imposent une heure trente au maximum, par exemple. Je ne voulais pas les rejouer mais on me l’a si souvent demandé que j’ai organisé des castings dans quatre villes (Paris, Rome, Zagreb, Stockholm) et j’ai auditionné 1600 acteurs/performeurs/danseurs/chanteurs pour en prendre 5."

Fabre est curieux de voir comment un public neuf jugera la pièce. "Je me souviens que ‘Le pouvoir des folies ’ fut joué à sa première allemande devant plus de mille spectateurs et à la fin, ils n’étaient plus que 30, mais il y avait là le top : Forsythe, Bob Wilson, les journalistes qui ont fait des critiques très élogieuses. Le public n’a suivi qu’ensuite." Lundi soir, Bob Wilson et Marina Abramovicz qui sont au Singel pour l’instant devaient venir (re)voir ce spectacle. "Le directeur du théâtre de Buenos Aires, quand il a vu la répétition, l’a directement demandé pour chez lui. Et j’ai plein d’échos comme ça."

Cette reprise se situe dans un projet un peu mégalo de Fabre. Il prépare pour 2014 une performance qui durera 24 heures (!) avec 30 performeurs/danseurs/acteurs qui s’appellera "Mont Olympe". "Et j’y réunirai l’ancienne génération de mes acteurs comme Els Deceukelier et la nouvelle, celle de ces reprises."

Au Singel (29 et 30/9 et 12 au 14/10) et au Kaaitheater (8 et 9/3 et 16 et 17/3)

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