Scènes

Avant de rejoindre en 2006 le Festival TransAmériques comme conseiller artistique, puis de succéder à Marie-Hélène Falcon au titre de directeur artistique, Martin Faucher a étudié le théâtre, mis en scène une quarantaine de spectacles, été interprète pour plusieurs chorégraphes. "J’ai toujours cru aux bienfaits de l’art", écrit-il dans son édito au programme. Il cite aussi "ce génie d’Artaud" pour dire son idéal de festival : "Faire renaître la chaîne magique dans les foules."

Transition réussie

Transition et transmission résument d’ailleurs cette 9e édition du FTA, signée Martin Faucher pour la première fois. Lui qui toute l’année voit des spectacles, sélectionne des propositions, accompagne des projets, nous confie avoir découvert le sens pris par sa programmation quand le public à son tour la découvre puis vient lui en parler. "Il y a une prise de parole réelle. Ça crée vraiment un mouvement, que je perçois d’un point de vue neuf."

Transition réussie, de l’avis général, étayé par des chiffres plus qu’honorables : encourageants. Avec 44 604 festivaliers et un taux d’occupation de 94 %, et 13 spectacles complets sur les 22 présentés en salle, le FTA 2015 peut s’enorgueillir d’avoir tenu ses promesses.

Sans thématique imposée, une ligne s’est cependant tracée : "la transmission et la valeur du temps". Si elle figure au cœur des propositions artistiques - de même qu’une manifeste irruption de la vraie vie dans les dramaturgies -, la transmission est aussi ce qui fait la richesse de l’échange. Ainsi étaient organisés les 5 à 7 du QG (du nom québécois de notre happy-hour) où, sur des sujets chaque jour différents, artistes, critiques, invités et spectateurs débattent et commentent les spectacles vus. "C’est un début, une formule à raffiner", à laquelle pourtant tient beaucoup Martin Faucher : "un dialogue sur l’art et la société". La prise de parole, à nouveau. "Les gens ici sont curieux et à l’écoute, mais s’ils n’ont pas une ou deux clefs, ils restent timides."

Renouveler le regard et la pensée

L’art en général et ce festival en particulier se présentent ici comme un rempart contre les périls qui nous guettent, à commencer par la précarité, l’austérité, la crise comme réponse systématique à toute revendication. "Pris dans ce sens, le terme de crise implique un rapport de fatalité. Or l’artiste contredit ça. Il est actif, Il regarde et réagit. J’ai été quelqu’un de plutôt passif et contemplatif jusqu’à la quarantaine. Je suis de venu activiste, avide de renouveler le regard et la pensée. En théâtre, j’ai d’ailleurs invité des spectacles où la parole est très présente, précise. Ce n’est pas être obsolète ou archaïque de mettre la parole en avant."

On ne peut s’empêcher de s’interroger sur la résistance que doit mener cet îlot de langue française au milieu de flots anglophones. "Avoir ça comme moteur, ça nous distingue. Ça peut aussi nous marginaliser. Ça nous conscientise sur notre fragilité. Ça nous responsabilise."

Collage dramaturgique en territoire hybride

"Mes premiers travaux de mise en scène, c’étaient des collages de romans. Construire un festival, c’est ça aussi : une dramaturgie de quinze jours, un parcours dynamique que le public vit." Le FTA, pour Martin Faucher, est "une porte d’entrée, un point de rencontre, une plaque tournante entre deux mondes différents dans un territoire hybride" - notion qui définit autant la ville que les arts dans leurs pratiques et leurs circuits.

De FTA en OFFTA, on croise du reste souvent les mêmes personnes. "Le public jeune va dans les deux. Il y a des aventures artistiques et des rendez-vous incontournables dans les deux, qui au fil des ans se développent en parallèle", avec des artistes circulant de l’un à l’autre et de l’autre à l’un. "Les diffuseurs qui viennent au festival vont voir des deux côtés, appréhendent différentes réalités montréalaises. Je ne peux pas avoir et montrer tous les imaginaires. Cette coexistence témoigne d’une certaine urgence et permet, à ceux qui viennent de l’extérieur, de ressentir Montréal." Car la ville est bien un personnage essentiel ici.

"L’an prochain, pour le 10e anniversaire du FTA, j’aimerais questionner la place de l’artiste dans la ville, non pas d’une façon strictement thématique, mais sa dynamique." Pour 2017 se monte déjà un projet avec plusieurs auteurs. "Les 375 ans de la fondation de Montréal seront le moment de nous demander de quoi nous sommes constitués, comment repoétiser cet endroit et cette époque."

www.fta.qc.ca


"By heart"

La poésie, la mémoire, la langue, la parole

Ça circule entre Québec et Belgique, nous le disions (http://bit.ly/1MM4Xn9). "Tauberbach" d’Alain Platel a été reçu chaleureusement à Montréal. Indépendamment du festival, "Après la peur", projet lancé par Armel Roussel et dont une étape avait été présentée aux Tanneurs à Bruxelles l’automne dernier, fera figure d’événement au Théâtre d’Aujourd’hui à Montréal début septembre. Avant de rouler vers d’autres destinations francophones, de Paris à Ouagadougou, via Limoges.La langue est une clef qui, dans "By heart", déverrouille plusieurs serrures. Tiago Rodrigues (Lisbonne, a notamment collaboré avec Tg Stan) en livre à Montréal la VF. "Moi aussi je suis allergique au théâtre interactif", sourit le metteur en scène qui vient de convier dix spectateurs à monter sur le plateau. Leur mission : apprendre par cœur le Sonnet 30 de Shakespeare. Laissons les avertis qui iront à sa rencontre découvir le chemin qui a mené l’artiste à "By heart", et les résonances de cet objet scénique simple et précieux. A Bruxelles (Kaaistudio’s) en février 2016 et en anglais.