Scènes Trio masculin, point de vue féminin. David Strosberg monte aux Tanneurs la pièce d'Esther Gerritsen. Critique.

"Je sauve le monde. C’est mon métier." Il a surgi, dans son costume blanc barré d’un grand S. Comme sauveur, comme super, comme Simon. Lui, c’est le frère. Un homme qu’on dirait ordinaire, derrière ses réponses floues et ses lunettes sévères. En posant d’emblée sur le plateau ce super-héros aux muscles saillants (Lies Van Assche a taillé à Alexandre Trocki un justaucorps mémorable), David Strosberg fait le pari de désamorcer sans l’esquiver le tragique de la pièce d’Esther Gerritsen. 

© Stef Stessel

"Je me charge de vous faire rater le train qui aura un accident un peu plus tard" - Simon, le frère superhéros

Le tragique et le banal, puisque la dramaturge néerlandaise propose dans cet opus (traduction française de Monique Nagielkopf, aux éditions Théâtrales) une situation loin d’être exceptionnelle : la mort d’une sœur, épouse et mère, et comment y réagissent trois hommes, dans le temps particulier qui englobe la disparition. "Le jour, et la nuit, et le jour, après la mort" réunit le frère, le mari et le fils de l’absente. Témoins de ce qu’elle fut pour chacun, du vide qu’elle laisse. "La petite fille avec laquelle je partageais mes jouets se meurt. Et moi je vole", confie, songeur, le sauveur qui se rêvait menuisier. Jouet de son destin, en marge du réel mais sans autre emphase que sa propre présence, il allège autant qu’il souligne la communication houleuse du trio.

L’affliction révèle les failles

A la perte, chacun réagit différemment, plonge dans ses propres émotions, les frotte à celles des autres. En naissent des étincelles, de la douceur parfois, des heurts souvent.

Alexandre Trocki campe donc le frère face à la fragilité bourrue du mari (Philippe Grand’Henry), à la désinvolture feinte et rageuse du fils (Vincent Hennebicq). Fines lames pour une distribution où tout est affaire de dosage, d’équilibre dans le rapport de forces, de finesse dans la révélation des faiblesses.


Dans une scénographie sobre sur sol luisant (signée Stef Stessel, membre fondateur des Roovers), la mise en scène de David Strosberg met en valeur tant le texte que le jeu, tout en offrant une traversée délicate des premiers instants du deuil. "Je prends le texte comme s’il était une partition musicale déjà très forte, très concrète, mais à laquelle je dois ajouter moi-même, avec les comédiens, tout ce qui n’est pas noté : les nuances, l’appui du rythme, les silences, les questionnements", disait-il lors du processus de création. A l’arrivée, la nuance est là, le rythme aussi, qui ose les variations, les ralentis, les pauses, mais aussi l’emballement, la colère, le frémissement de l’écume où se tapissent les chagrins.

Tic et tabou

Parler de la mort au théâtre est un tic autant qu’un tabou. Cette création des Tanneurs inscrit le sujet à sa juste place : au cœur de nos souvenirs, de nos peurs, de nos vies. La simplicité se révèle, dans cet exercice, une arme précieuse. Le quotidien, imbibant chaque instant, chaque échange, chaque silence même, laisse filtrer tout ce qui fait le sel mais aussi l’acide des familles, des fratries, des mariages, de la filiation. Une toile dense se tisse, s’emmêle et se détricote sous nos yeux. 

© Stef Stessel

Ecrit par une femme, articulé autour de l’absence d’une autre, porté par un trio masculin, le texte distille avec grâce et âpreté l’amour et l’humour, l’agacement et le rejet, l’absurde et les désillusions. Les minuscules et immenses vérités que partagent les humains.


Bruxelles, Tanneurs, jusqu’au 29 avril, à 20h30 (mercredi à 19h). Durée : 1h. De 5 à 12 €. Infos & rés. : 02.512.17.84, www.lestanneurs.be